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Citations sur le mercantilisme

Le calcul porte toujours sur le profit et la perte…

« Le cal­cu­la­teur est un lâche. Si je dis cela, c’est que le cal­cul porte tou­jours sur le pro­fit et la perte et que, par consé­quent, le cal­cu­la­teur n’est pré­oc­cu­pé que de pro­fit et de perte. Mou­rir est une perte, vivre est un gain, aus­si décide-t-on de ne pas mou­rir. On est donc un lâche. »

Jôchô Yama­mo­to
Haga­ku­ré, livre I, rédac­tion 1709 – 1716, pre­mière édi­tion 1900
cité par
Yukio Mishi­ma
Le Japon moderne et l’éthique samou­raï, 1967, trad. Émile Jean, édi­tions Gal­li­mard, NRF, coll. Arcades Gal­li­mard, 1985

Ainsi la publicité vide de leur sens…

« Ain­si la publi­ci­té vide de leur sens les mots les plus essen­tiels, et rend absurde le lan­gage. Der­rière elle, le mar­ché tra­hit des réa­li­tés qu’il absorbe : rendre tout bien échan­geable et liquide, c’est à la fin détruire ce qui ne sau­rait deve­nir l’ob­jet d’un échange mar­chand. La mobi­li­sa­tion géné­rale qui consti­tue la dyna­mique du mar­ché, cette exten­sion per­pé­tuelle pour ne rien lais­ser en dehors de la marche de l’é­co­no­mie, c’est, au sens lit­té­ral du terme, une liqui­da­tion géné­rale. Vendre de la pré­sence”, c’est seule­ment révé­ler et emmu­rer encore notre infi­nie soli­tude ; com­mer­cia­li­ser l’hu­main, c’est de toute évi­dence contri­buer à construire un monde inhu­main. Si elle va au bout de ce ren­ver­se­ment uni­ver­sel, la socié­té la plus pros­père peut aus­si bien deve­nir celle la plus grande misère… Cette misère n’a rien d’une fata­li­té : elle est un choix, le pro­duit d’une vision du monde. »

Fran­çois-Xavier Bel­la­my
Demeure. Pour échap­per à l’ère du mou­ve­ment per­pé­tuel, Édi­tions Gras­set, 2018

L’argent est maître sans limitation ni mesure…

« Pour la pre­mière fois dans l’his­toire du monde l’argent est maître sans limi­ta­tion ni mesure. Pour la pre­mière fois dans l’his­toire du monde l’argent est seul en face de l’es­prit. (Et même il est seul en face des autres matières.)
Pour la pre­mière fois dans l’his­toire du monde l’argent est seul devant Dieu. »

Charles Péguy
Note conjointe sur M. Des­cartes et la phi­lo­so­phie car­té­sienne, 1914, in Œuvres com­plètes, Tome IX : Œuvres post­humes, édi­tions de la Nou­velle Revue Fran­çaise, 1924

À l’ère des plus grandes machines à bourlinguer, l’Acropole d’Athènes…

« À l’ère des plus grandes machines à bour­lin­guer, l’Acropole d’Athènes reçoit chaque année plus de visi­teurs qu’elle n’en accueillit durant le total des vingt-cinq siècles qui pré­cé­dèrent, au cours de ces époques bénies où elle était encore debout, vivante et fière. Ce pour­rait être une conso­la­tion. Mais il faut se méfier des nombres. Ils sont trom­peurs, jusque sur l’Acropole. Com­bien de voya­geurs y viennent encore prier ? Et quels dieux ? Le scin­tille­ment du soleil pro­pose une réponse : il rosit chaque soir de ses teintes mor­do­rées les bleus épars du ciel cou­chant. »

Jean-Fran­çois Gau­tier
À pro­pos des Dieux. L’esprit des poly­théismes, La Nou­velle Librai­rie édi­tions, Coll. Longue Mémoire, 2020

L’ère du triomphalisme mercantile s’est achevée…

« Les années qui ont débou­ché sur la crise finan­cière de 2008 furent l’âge d’or de la confiance gri­sante dans le mar­ché et de la déré­gu­la­tion qu’elle a entraî­née – on pour­rait les qua­li­fier d’ère du triom­pha­lisme du mar­ché. Cette ère a com­men­cé au début des années 1980, décen­nie où Ronald Rea­gan et Mar­ga­ret That­cher se sont dits cer­tains que le mar­ché, et non les États, était la clé de la pros­pé­ri­té et de la liber­té ; puis ce mou­ve­ment s’est pour­sui­vi dans les années 1990, période où s’est épa­noui le libé­ra­lisme favo­rable au mar­ché de Bill Clin­ton et de Tony Blair, les­quels ont en même temps tem­pé­ré et conso­li­dé la convic­tion que le bien public repose sur­tout sur le mar­ché.
À l’heure actuelle, cette confiance est bat­tue en brèche. L’ère du triom­pha­lisme mer­can­tile s’est ache­vée. La crise finan­cière a fait plus qu’amener à dou­ter de l’aptitude du mar­ché à répar­tir effi­ca­ce­ment les risques : on s’accorde en outre à recon­naître depuis que celui-ci s’est tel­le­ment déta­ché de la morale qu’il est deve­nu indis­pen­sable de l’en rap­pro­cher à nou­veau d’une manière ou d’une autre. Mais, ce qui n’est pas évident, c’est ce qu’il fau­drait entendre par là, ou com­ment il convien­drait de pro­cé­der.
Pour cer­tains, un même défaut moral était au cœur du triom­pha­lisme du mar­ché : la cupi­di­té, qui pous­sa à prendre des risques incon­si­dé­rés. Dans cette optique, la solu­tion consis­te­rait à jugu­ler ce tra­vers en exi­geant que les ban­quiers et les déci­deurs de Wall Street fassent preuve de davan­tage d’intégrité et de res­pon­sa­bi­li­té et en pro­mul­guant des régle­men­ta­tions assez intel­li­gentes pour pré­ve­nir la répé­ti­tion d’une crise simi­laire.
C’est un diag­nos­tic par­tiel, au mieux, car, même si la cupi­di­té a indé­nia­ble­ment concou­ru à déclen­cher la crise finan­cière, quelque chose de plus impor­tant est en jeu. Le plus funeste de tous les chan­ge­ments propres aux trois der­nières décen­nies n’a pas rési­dé dans cette avi­di­té accrue : il tient à ce que le mar­ché et les valeurs mar­chandes ont enva­hi des sphères de la vie où ils n’ont pas leur place. […] L’immixtion du mar­ché, et des rai­son­ne­ments qu’il induit, dans les aspects de la vie tra­di­tion­nel­le­ment régis par des normes non mar­chandes est l’une des évo­lu­tions les plus signi­fi­ca­tives de notre temps. »

Michael San­del
Ce que l’argent ne sau­rait ache­ter (What Money Can’t Buy : The Moral Limits of Mar­kets), édi­tions du Seuil, 2014

L’homo œconomicus ne vise qu’à maximiser son utilité…

« Dans le domaine de la théo­rie éco­no­mique, qui ne voit la simi­li­tude entre la théo­rie poli­tique de Hobbes et la théo­rie éco­no­mique libé­rale ? L’homme est réduit à sa double fonc­tion de pro­duc­teur et de consom­ma­teur. Dans sa rela­tion aux autres, l’homo œco­no­mi­cus ne vise qu’à maxi­mi­ser son uti­li­té, son inté­rêt indi­vi­duel en dehors de toute consi­dé­ra­tion de soli­da­ri­té. La rela­tion éco­no­mique est à la fois concur­ren­tielle et contrac­tuelle. La concur­rence pure, par­faite et non faus­sée est garan­tie par l’État et les Codes, civil et de com­merce, en sont les normes.
Les prin­cipes de ces deux idéo­lo­gies sont com­muns : les hommes sont de purs atomes, des monades leib­nit­ziennes qui flottent quelque part dans le plas­ma inor­ga­nique de l’espace et du temps, hors-sol, inter­chan­geables et équi­va­lents, sans aucune déter­mi­na­tion cultu­relle ou his­to­rique. »

Lio­nel Ron­douin
Ce que nous sommes. Aux sources de l’identité euro­péenne, Phi­lippe Conrad dir., édi­tion Ins­ti­tut Iliade / Pierre-Guillaume de Roux, 2018

Un grand journal ne peut se payer le luxe de critiquer les grands magasins…

« Deux fois dans ma vie un rédac­teur-en-chef m’a dit qu’il n’o­sait pas impri­mer ce que j’a­vais écrit de peur d’of­fen­ser les annon­ceurs de son jour­nal. […] En ces deux occa­sions il me refu­sa la liber­té d’ex­pres­sion parce que j’a­vais écrit que les grands maga­sins qui béné­fi­cient de la publi­ci­té que l’on sait étaient en réa­li­té pires que les petits maga­sins. C’est la une des choses, et elle est digne d’être rele­vée, qu’un homme n’a désor­mais plus le droit de dire ; peut-être même la seule chose qui lui soit réel­le­ment inter­dite. Si j’a­vais atta­qué le gou­ver­ne­ment, on aurait trou­vé cela très bien ; si j’a­vais atta­qué Dieu, on aurait trou­vé cela encore mieux. Si j’a­vais cri­ti­qué le mariage, le patrio­tisme ou la morale publique, j’au­rais eu droit à la pre­mière page de la presse domi­ni­cale. Mais un grand jour­nal ne peut se payer le luxe de cri­ti­quer les grands maga­sins, étant un grand maga­sin à sa manière et en passe de deve­nir lui-même un mono­pole. »

Gil­bert Keith Ches­ter­ton
Plai­doyer pour une pro­prié­té anti­ca­pi­ta­liste, 1926, trad. Gérard Jou­lié, édi­tions de l’Homme Nou­veau, 2010

Par l’une de ces habituelles ruses de la raison…

« Par l’une de ces habi­tuelles ruses de la rai­son chères à Hegel, le vrai sens de l’histoire sera dis­si­mu­lé jus­qu’au bout aux pro­ta­go­nistes qui occupent l’avant-scène de la révolte étu­diante, mais ne voient rien de la pièce qu’ils sont en train de jouer, s’agitant, à l’image de Daniel Cohn-Ben­dit, le divin rou­quin”, comme des acteurs enivrés par leur logo­ma­chie et leur ver­bi­gé­ra­tion. Plus que les formes tra­di­tion­nelles des luttes sociales et du com­bat poli­tique en l’efficacité des­quelles ils ne croient pas, les enra­gés” s’attachent à mettre en avant la force sub­ver­sive de la libé­ra­tion du désir. Contrai­re­ment à la pro­phé­tie de Raoul Vanei­gem et des pen­seurs de l’Internationale situa­tion­niste, ce ne sera pas la socié­té mar­chande qui céde­ra sous les coups des guer­riers du plai­sir à outrance”, mais l’idéologie du désir qui ser­vi­ra l’expansion du mar­ché. Sous cou­vert d’une contes­ta­tion radi­cale du sys­tème, le modèle cultu­rel de libé­ra­tion des mœurs por­té par le mou­ve­ment se révé­le­ra infi­ni­ment mieux adap­té aux exi­gences struc­tu­relles du capi­ta­lisme de consom­ma­tion que l’encadrement nor­ma­tif des socié­tés tra­di­tion­nelles. Sous les pavés, il n’y avait pas la plage, mais Paris Plages. »

Patrick Buis­son
La Cause du peuple, édi­tions Per­rin, 2016

Qu’est-ce qui s’était passé pour qu’un peuple…

« Qu’est-ce qui s’é­tait pas­sé pour qu’un peuple devînt un agré­gat d’in­di­vi­dus per­sua­dés de n’a­voir rien à par­ta­ger les uns avec les autres ? Le shop­ping, peut-être ? Les mar­chands avaient réus­si leur coup. Pour beau­coup d’entre nous, ache­ter des choses était deve­nu une acti­vi­té prin­ci­pale, un hori­zon, une des­ti­née. La paix, la pros­pé­ri­té, la domes­ti­ca­tion nous avaient don­né l’oc­ca­sion de nous replier sur nous-même. Nous culti­vions nos jar­dins. Cela valait sans doute mieux que d’en­grais­ser les champs de bataille. »

Syl­vain Tes­son
Bere­zi­na, édi­tions Gué­rin, 2015, 978−2−35221−089−4, p. 194

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