Le français, langue moderne de la clandestinité de l’esprit ?

« C’est dans cette mino­ri­té clan­des­tine mon­diale, et non plus dans la mino­ri­té visible, splen­di­de­ment meu­blée, mais cir­cons­crite à quelques capi­tales, du ban­quet des Lumières, que réside aujourd’­hui, à l’in­su des sta­tis­ti­ciens, des lin­guistes et des pro­gram­ma­teurs de nov­langues”, à l’in­su de la plu­part des Fran­çais, la vie et l’a­ve­nir de leur idiome irrem­pla­çable au titre de langue lit­té­raire et de langue de la bonne com­pa­gnie”. Le fran­çais, langue moderne de la clan­des­ti­ni­té de l’es­prit ? »

Marc Fuma­ro­li
Quand l’Eu­rope par­lait fran­çais, Édi­tions de Fal­lois, 2001

Les vrais atouts de leur propre langue…

« Ce livre n’a pas la moindre pré­ten­tion de théo­ri­ser, ni de défendre une thèse quel­conque. Il m’a conduit cepen­dant, au fur et à mesure qu’il s’est déployé, à mieux prendre conscience de l’obs­tacle qui empêche les Fran­çais d’au­jourd’­hui de com­prendre quels sont les vrais atouts de leur propre langue, qu’ils parlent encore, mais dis­trai­te­ment et qu’ils n’osent plus aimer. »

Marc Fuma­ro­li
Quand l’Eu­rope par­lait fran­çais, Édi­tions de Fal­lois, 2001

Le mot culture fait partie de ce vocabulaire étrange…

« Dans l’ac­cep­tion actuelle, élé­phan­tia­sique, que lui donne le décret du 10 mai 1982, le mot culture” fait par­tie de ce voca­bu­laire étrange, inquié­tant, enva­his­sant, qui a intro­duit une sorte de fonc­tion dévo­rante dans notre langue, et dont la bou­li­mie séman­tique est inépui­sable. À un degré de vora­ci­té un peu moindre, le mot intel­lec­tuel” appar­tient à cette même famille de mutants lan­ga­giers. Dès que l’on a adop­té ce vocable, on est sans défense contre les équi­voques et les amal­games les plus confon­dants de la pen­sée. »

Marc Fuma­ro­li
L’É­tat cultu­rel. Essai sur une reli­gion moderne, Édi­tions de Fal­lois, 1992

Écrire c’est une sorte d’ébénisterie…

« Le manie­ment de cet extra­or­di­naire agen­ce­ment qu’est la langue fran­çaise… Écrire c’est une sorte d’é­bé­nis­te­rie, de menui­se­rie : il y a une gram­maire, il y a une syn­taxe, il y a des mots, il faut que ça s’emboîte, il faut que ça s’emboîte bien, il faut que la colle tienne, etc… C’est toute une affaire. »

Jean Ras­pail
Fes­ti­val Éton­nants Voya­geurs, Saint-Malo, lun­di 23 mai 1994. Avec Michel Déon.

Ainsi la publicité vide de leur sens…

« Ain­si la publi­ci­té vide de leur sens les mots les plus essen­tiels, et rend absurde le lan­gage. Der­rière elle, le mar­ché tra­hit des réa­li­tés qu’il absorbe : rendre tout bien échan­geable et liquide, c’est à la fin détruire ce qui ne sau­rait deve­nir l’ob­jet d’un échange mar­chand. La mobi­li­sa­tion géné­rale qui consti­tue la dyna­mique du mar­ché, cette exten­sion per­pé­tuelle pour ne rien lais­ser en dehors de la marche de l’é­co­no­mie, c’est, au sens lit­té­ral du terme, une liqui­da­tion géné­rale. Vendre de la pré­sence”, c’est seule­ment révé­ler et emmu­rer encore notre infi­nie soli­tude ; com­mer­cia­li­ser l’hu­main, c’est de toute évi­dence contri­buer à construire un monde inhu­main. Si elle va au bout de ce ren­ver­se­ment uni­ver­sel, la socié­té la plus pros­père peut aus­si bien deve­nir celle la plus grande misère… Cette misère n’a rien d’une fata­li­té : elle est un choix, le pro­duit d’une vision du monde. »

Fran­çois-Xavier Bel­la­my
Demeure. Pour échap­per à l’ère du mou­ve­ment per­pé­tuel, Édi­tions Gras­set, 2018

Quelle peine a frappé le mot courage…

« En pas­sant du sin­gu­lier au plu­riel, le trio célèbre, amours, délices et orgues, change de sexe et devient fémi­nin. D’autres se dégradent pro­fon­dé­ment. Les hon­neurs ont peu à voir avec l’hon­neur, les devoirs avec le devoir, les droits avec le droit, les espé­rances, lan­gage des notaires de Labiche, avec l’es­pé­rance qui est la volon­té d’es­poir quand il n’y a pas d’es­poir. Il y a des objets per­dus, des sol­dats per­dus, des enfants per­dus. Il y a aus­si des mots per­dus. Quelle peine a frap­pé le mot cou­rage ? »

Jean-Fran­çois Deniau
His­toires de cou­rage, édi­tions Plon, 2000

Mettre dans la bouche des malheureux des mots…

« Mettre dans la bouche des mal­heu­reux des mots qui appar­tiennent à la région moyenne des valeurs, tels que démo­cra­tie, droit ou per­sonne, c’est leur faire un pré­sent qui n’est sus­cep­tible de leur ame­ner aucun bien et qui leur fait inévi­ta­ble­ment beau­coup de mal.
Ces notions n’ont pas leur lieu dans le ciel, elles sont en sus­pens dans les airs, et pour cette rai­son même elles sont inca­pables de mordre la terre.
Seule la lumière qui tombe conti­nuel­le­ment du ciel four­nit à un arbre l’énergie qui enfonce pro­fon­dé­ment dans la terre les puis­santes racines. L’arbre est en véri­té enra­ci­né dans le ciel.
Seul ce qui vient du ciel est sus­cep­tible d’imprimer réel­le­ment une marque sur la terre. »

Simone Weil
La per­sonne et le sacré, 1943, édi­tions Gal­li­mard, coll. Espoir, 1957, R&N Édi­tions, 2016

La novlangue – la distorsion du sens des mots…

« La nov­langue – la dis­tor­sion du sens des mots pour chan­ger la nature de ce qu’ils dési­gnent – carac­té­rise l’ordre post-démo­cra­tique euro­péen. Elle est la langue des domi­nants qui vou­draient bien qu’elle devienne aus­si celle des sujets du Sys­tème afin qu’ils s’y sou­mettent. »

Jean-Yves Le Gal­lou (dir.)
Nou­veau dic­tion­naire de nov­langue, La nov­langue revi­si­tée (avant-pro­pos), Polé­mia édi­teur, 2013

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