Cette profonde réceptivité aux légendes…

« Pour en venir, si je le puis, à la touche per­son­nelle” et à la ques­tion de mon point de départ. C’est un peu comme de deman­der quand le lan­gage est appa­ru chez l’Homme. C’était une évo­lu­tion inévi­table, quoique liée aux cir­cons­tances, de celui qui naît. Je les ai tou­jours eus : cette sen­si­bi­li­té aux struc­tures lin­guis­tiques qui affectent mes émo­tions comme la cou­leur ou la musique ; cet amour pas­sion­né pour les choses qui gran­dissent ; et cette pro­fonde récep­ti­vi­té aux légendes (à défaut d’un meilleur terme) pos­sé­dant ce que j’appelle le tem­pé­ra­ment et l’atmosphère du nord-ouest. En tout cas, si vous dési­rez écrire un récit de ce genre, vous devez prendre en compte vos racines, et un homme du nord-ouest du Vieux Monde pla­ce­ra son cœur et l’action de son récit dans un monde ima­gi­naire avec cette atmo­sphère et cette situa­tion : avec à l’ouest la Mer sans Rivages, celle de ses innom­brables ancêtres, et à l’est les terres sans fin (d’où pro­viennent essen­tiel­le­ment les enne­mis). Bien que, en outre, son cœur puisse se rap­pe­ler, même s’il a été cou­pé de toute tra­di­tion orale, la rumeur qui court le long des côtes au sujet des Hommes venus de la Mer. »

John Ronald Reuel Tolkien
Lettres (1981), n°163, édi­té par Hum­phrey Car­pen­ter et Chris­to­pher Tol­kien, trad. Del­phine Mar­tin et Vincent Fer­ré, Chris­tian Bour­gois édi­teur, 2005

Ce sont les témoins muet des âges disparus…

« Par­mi les rochers sans nombre qui cou­ronnent les Vosges et par­sèment leurs flancs, il y a, comme en Bre­tagne, des pierres qui parlent. Debout sur la crête nue des mon­tagnes ou sur la pente abrupte au milieu de vastes sapi­nières, ces men­hirs gigan­tesques dominent des océans de ver­dure. Ce sont les témoins muet des âges dis­pa­rus. Quand, par les nuits sombres, on approche l’oreille des fis­sures du grès cou­vert de mousse, on croit entendre des rires clairs ou des sou­pirs mélo­dieux s’échapper des entrailles de la pierre. Est-ce le vent qui joue dans les volutes de ces vieilles rocailles ? Est-ce le fré­mis­se­ment musi­cal des hautes branches d’un sapin sécu­laire ? Les filles du vil­lage vous diront que c’est la voix des fées qui révèlent le pas­sé et pré­disent l’ave­nir. »

Édouard Schu­ré
Les Légendes de l’Alsace – Pro­me­nades et Sou­ve­nirs, in Revue des Deux Mondes, tome 60, 1883

Il n’avait aucune histoire propre…

« Par ailleurs, et j’espère ici ne pas paraître absurde, j’ai très tôt été attris­té par la pau­vre­té de mon propre pays bien aimé : il n’avait aucune his­toire propre (étroi­te­ment liée à sa langue et à son sol), en tout cas pas de la nature que je recher­chais et trou­vais (comme ingré­dient) dans les légendes d’autres contrées. Il y avait les grecques, les celtes, et les romanes, les ger­ma­niques, les scan­di­naves et les fin­noises (qui m’ont for­te­ment mar­qué), mais rien d’anglais… »

John Ronald Reuel Tolkien
Lettres (1981), n°131, édi­té par Hum­phrey Car­pen­ter et Chris­to­pher Tol­kien, trad. Del­phine Mar­tin et Vincent Fer­ré, Chris­tian Bour­gois édi­teur, 2005

Le sans-couronne redeviendra roi…

« Tout ce qui est or ne brille pas,
Ne sont pas per­dus tous ceux qui vagabondent ;
Ce qui est vieux mais fort ne se flé­trit pas,
Le gel n’atteint pas les racines profondes.
Des cendres, un feu sera attisé,
Une lueur des ombres surgira ;
Refor­gée sera l’épée qui fut brisée :
Le sans-cou­ronne rede­vien­dra roi. »

John Ronald Reuel Tolkien
La Fra­ter­ni­té de l’Anneau (1954), trad. Daniel Lau­zon, Chris­tian Bour­gois édi­teur, 2014, Livre I, chap. 10.

Comme Dante arpentant avec Virgile…

« Comme Dante arpen­tant avec Vir­gile et Béa­trice les royaumes supra­ter­restres, il appar­tient aux âmes juvé­niles, aux géné­ra­tions en deve­nir, de voya­ger en des contrées qui leur sont encore incon­nues, pétries de contes et de légendes, qui trans­mettent une sagesse reve­nant à l’essence même de la vie, hors des dif­fi­cul­tés et des com­pli­ca­tions engen­drées par la socié­té moderne. »

Armand Ber­ger
Tol­kien, l’Europe et la tra­di­tion. La civi­li­sa­tion à l’aune de l’imaginaire, La Nou­velle Librai­rie édi­tions, coll. Longue Mémoire, 2022

Nous entendrons ici par légendes les traditions mystérieuses…

« Les légendes alsa­ciennes ne se pré­sentent point à nous sous la forme ache­vée, défi­ni­tive qui séduit et qui s’impose. Les trou­vères et les rhap­sodes leur ont man­qué. (…) Nous enten­drons ici par légendes les tra­di­tions mys­té­rieuses, les visions poé­tiques et tous les grands sou­ve­nirs qui ont tra­ver­sé les temps, sur­na­gé dans le tor­rent des siècles, que l’origine en soit mytho­lo­gique, ecclé­sias­tique, popu­laire, ou stric­te­ment historique. »

Édouard Schu­ré
Les Légendes de l’Alsace – Pro­me­nades et Sou­ve­nirs, in Revue des Deux Mondes, tome 60, 1883

Un pays qui n’a plus de légendes…

« Un pays qui n’a plus de légendes, dit le poète, est condam­né à mou­rir de froid. C’est bien pos­sible. Mais un peuple qui n’aurait pas de mythes serait déjà mort. La fonc­tion de la classe par­ti­cu­lière de récits que sont les mythes est en effet d’exprimer dra­ma­ti­que­ment l’idéologie dont vit la socié­té, de main­te­nir devant sa conscience non seule­ment les valeurs qu’elle recon­naît et les idéaux qu’elle pour­suit de géné­ra­tion en géné­ra­tion, mais d’abord son être et sa struc­ture mêmes, les élé­ments, les liai­sons, les équi­libres, les ten­sions qui la consti­tuent, de jus­ti­fier enfin les règles et les pra­tiques tra­di­tion­nelles sans quoi tout en elle se disperserait. »

Georges Dumé­zil
Heur et mal­heur du guer­rier, Presses uni­ver­si­taires de France, 1969, édi­tions Flam­ma­rion, coll. Champs, 1999

En Jeanne nous voyons agir, à son insu…

« En Jeanne nous voyons agir, à son insu, les vieilles ima­gi­na­tions cel­tiques. Le paga­nisme sup­porte et entoure cette sainte chré­tienne. La Pucelle honore les saints, mais d’ins­tinct elle pré­fère ceux qui abritent sous leurs vocable les fon­taines fées. Les diverses puis­sances reli­gieuses éparses dans cette val­lée meu­sienne, Jeanne les ramasse et les accorde, dût-elle en mou­rir par un effet de sa noblesse natu­relle… Fon­taines drui­diques, ruines latines et vieilles églises romanes forment un concert. (…) Autant que nous aurons un cœur cel­tique et chré­tien, nous ne ces­se­rons d’ai­mer cette fée dont nous avons fait une sainte. »

Mau­rice Barrès
L’œuvre de Mau­rice Bar­rès (Phi­lippe Bar­rès, Mau­rice Bar­rès), tome XII, édi­tions Au Club de l’hon­nête homme, 1967

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