L’étude des langues anciennes est le résultat…

« L’étude des langues anciennes est le résul­tat de la liber­té et d’elle seule. C’est pour­quoi je m’associerai ici à l’éloge le plus flat­teur qu’on en ait jamais fait : les langues anciennes ne servent à rien. Si elles ser­vaient, elles seraient, le mot le dit, ser­viles. Les esclaves ou les affran­chis qui s’imaginent cri­ti­quer les langues anciennes en leur repro­chant de ne pas accep­ter le joug de la consom­ma­tion tra­hissent par là, sur leur cou, la pré­sence ou la trace encore fraîche du collier. »

Rémi Brague
Modé­ré­ment moderne, édi­tions Flam­ma­rion, 2014

Un matin, tandis que du haut de la terrasse…

« Un matin, tan­dis que du haut de la ter­rasse, je par­cou­rais des yeux la Mari­na, ses eaux m’apparurent plus pro­fondes et plus lumi­neuses, comme si pour la pre­mière fois, j’eusse posé sur elles un regard non trou­blé. J’eus en cet ins­tant même le sen­ti­ment presque dou­lou­reux du mot se sépa­rant des choses, comme se brise la corde trop ten­due d’un arc. J’avais sur­pris un lam­beau du voile d’Isis de ce monde, et le lan­gage à par­tir de cet ins­tant me fut un impar­fait serviteur. »

Ernst Jün­ger
Sur les falaises de marbre (Auf den Mar­mork­lip­pen) 1939, trad. Hen­ri Tho­mas, édi­tions Gal­li­mard 1942, coll. L’I­ma­gi­naire, 2017

Le laisser-aller langagier est la concession majeure…

« […] Le lais­ser-aller lan­ga­gier est la conces­sion majeure faite aux esclaves mon­dia­li­sés par des maîtres qui, n’en sachant eux-mêmes guère plus sur la langue, ne peuvent qu’abonder dans le sens des esclaves, en une langue infi­ni­ment diver­tie d’elle-même. Rien n’est grave, dans le monde hori­zon­tal, puis­qu’il n’y a plus ni évé­ne­ment, ni valeur, ni sens, et que l’individu y règne en lieu et place des peuples : il est, l’indi­vi­du, la synec­doque misé­rable du peuple. De la même façon que le sujet s’est éteint dans l’avènement de l’individu, on peut dire que la langue fran­çaise est morte avec l’avènement de sa mau­vaise conscience au sein de la com­mu­ni­ca­tion. Mau­vaise conscience qui, dou­blée d’une effi­ca­ci­té poli­tique, conduit à l’anglais plus sûre­ment que le diver­tis­se­ment hol­ly­woo­dien. »

Richard Millet
Argu­ments d’un déses­poir contem­po­rain, Her­mann édi­teurs, 2011

La seule invention véritable est de déchiffrer le présent…

« La seule inven­tion véri­table est de déchif­frer le pré­sent sous ses aspects inco­hé­rents et son lan­gage contra­dic­toire. Mais si tu te laisses aller aux bali­vernes que sont tes songes creux concer­nant l’avenir, tu es sem­blable à celui-là qui croit pou­voir inven­ter sa colonne et bâtir des temples nou­veaux dans la liber­té de sa plume. Car com­ment ren­con­tre­rait-il son enne­mi et, ne ren­con­trant point d’ennemi, par qui serait-il fon­dé ? Contre qui modè­le­rait-il sa colonne ? La colonne se fonde, à tra­vers les géné­ra­tions, de son usure contre la vie. Ne serait-ce qu’une forme, tu ne l’inventes point mais tu la polis contre l’usage. Et ain­si naissent les grandes œuvres et les empires.
Il n’est jamais que du pré­sent à mettre en ordre. À quoi bon dis­cu­ter cet héri­tage ? L’avenir, tu n’as point à le pré­voir mais à le permettre. »

Antoine de Saint-Exupéry
Cita­delle, édi­tions Gal­li­mard, 1948

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