Le chant grégorien, les églises romanes…

« Le chant gré­go­rien, les églises romanes, l’Iliade, l’invention de la géo­mé­trie, n’ont pas été, chez les êtres à tra­vers les­quels ces choses sont pas­sées pour venir jusqu’à nous, des occa­sions d’épanouissement.
La science, l’art, la lit­té­ra­ture, la phi­lo­so­phie qui sont seule­ment des formes d’épanouissement de la per­sonne, consti­tuent un domaine où s’accomplissent des réus­sites écla­tantes, glo­rieuses, qui font vivre des noms pen­dant des mil­liers d’années. Mais au-des­sus de ce domaine, loin au-des­sus, sépa­ré de lui par un abîme, en est un autre où sont situées les choses de tout pre­mier ordre. Celles-là sont essen­tiel­le­ment ano­nymes. »

Simone Weil
La per­sonne et le sacré, 1943, édi­tions Gal­li­mard, coll. Espoir, 1957, R&N Édi­tions, 2016

Que la plus belle femme du monde ait vécu…

« En face de la Crète et de l’Archipel, quelque part sur la côte ionienne, il y eût une ville — nous dirions aujourd’hui une bour­gade, ou même un vil­lage —, for­ti­fiée. Elle fut Ilion, elle devint Troie, et son nom ne pas­se­ra jamais. Un poète qui peut-être fut men­diant et chan­teur des rues, qui peut-être ne savait ni lire ni écrire et que la tra­di­tion dit aveugle, fit un poème de la guerre des Grecs contre cette ville afin de recon­qué­rir la plus belle femme du monde. Que la plus belle femme du monde ait vécu dans une petite ville nous paraît légen­daire ; que le plus beau poème du monde ait été com­po­sé par quelqu’un qui n’avait jamais vu de ville plus grande est un fait his­to­rique. On dit que ce poème est tar­dif, et que la culture pri­mi­tive était sur son déclin lorsqu’il fut écrit ; on se demande alors ce qu’elle pro­dui­sait dans toute sa force. Quoiqu’il en soit, il est vrai que ce poème, qui fut notre pre­mier poème, pour­rait aus­si être notre der­nier chant. Il pour­rait être le pre­mier et le der­nier mot de l’homme simple mor­tel sur sa propre des­ti­née telle qu’il l’a peut voir. Que le monde périsse païen et le der­nier homme fera bien s’il chante l’Iliade et meurt. »

Gil­bert Keith Ches­ter­ton
The Ever­las­ting Man (L’Homme éter­nel), édi­tions Hod­der & Stough­ton, 1925

Puis, les Cavaliers de la Maison du Roi défilèrent autour du tombeau…

« Puis, les Cava­liers de la Mai­son du Roi défi­lèrent autour du tom­beau mon­tés sur des che­vaux blancs, chan­tant en chœur un chant sur Théo­den fils de Then­gel, com­po­sé par son ménes­trel Gléo­wine, qui n’en fit plus d’autre par la suite. Les accents lents des Cava­liers, émurent même les cœurs de ceux qui ne connais­saient pas la langue de ce peuple, mais les paroles du chant firent naître une lueur dans les yeux de ceux de la Marche qui enten­daient de nou­veau le ton­nerre des sabots du Nord et la voix d’Eorl domi­nant le bruit de la bataille dans le Champ de Célé­brant, et l’histoire des rois se pour­sui­vit, le cor de Helm reten­tis­sait dans les mon­tagnes, jusqu’à ce que l’Obscurité tom­bât et que le Roi Théo­den se levât pour tra­ver­ser à che­val l’Ombre jusqu’au feu et mou­rir en splen­deur, tan­dis que le Soleil, reve­nant contre tout espoir, res­plen­dis­sait au matin sur le Min­dol-aluin.
Hors du doute, hors des ténèbres, vers le lever du jour
il che­vau­cha, chan­tant dans le Soleil et l’épée hors du four­reau.
Il rani­ma l’espoir, et dans l’espoir il finit,
au-des­sus de la mort, au-des­sus de la peur, au-des­sus du des­tin éle­vé,
hors de la ruine, hors de la vie, vers une durable gloire. »

J.R.R. Tol­kien
Le Sei­gneur des Anneaux (The Lord of the Rings), 1954 – 1955

Nous avons été nourris dans un peuple gai…

« Le croi­ra-t-on, nous avons été nour­ris dans un peuple gai. Dans ce temps-là un chan­tier était un lieu de la terre où des hommes étaient heu­reux. Aujourd’­hui un chan­tier est un lieu de la terre où des hommes récri­minent, s’en veulent, se battent ; se tuent.
De mon temps tout le monde chan­tait. (Excep­té moi, mais j’é­tais déjà indigne d’être de ce temps-là.) Dans la plu­part des corps de métiers on chan­tait. Aujourd’­hui on renâcle. Dans ce temps-là on ne gagnait pour ain­si dire rien. Les salaires étaient d’une bas­sesse dont on n’a pas idée. Et pour­tant tout le monde bouf­fait. Il y avait dans les plus humbles mai­sons une sorte d’ai­sance dont on a per­du le sou­ve­nir. Au fond on ne comp­tait pas. Et on n’a­vait pas à comp­ter. Et on pou­vait éle­ver des enfants. Et on en éle­vait. Il n’y avait pas cette espèce d’af­freuse stran­gu­la­tion éco­no­mique qui à pré­sent d’an­née en année nous donne un tour de plus. On ne gagnait rien ; on ne dépen­sait rien ; et tout le monde vivait. »

Charles Péguy
L’Argent, Les Cahiers de la Quin­zaine, 1913, Édi­tions des Équa­teurs, coll. Paral­lèles, 2008

Les héros de ces chants vivent encore en nous…

« Les héros de ces chants vivent encore en nous. Leur cou­rage nous fas­cine. Leurs pas­sions nous sont fami­lières. Leurs aven­tures ont for­gé des expres­sions que nous employons. Ils sont nos frères et sœurs éva­po­rés : Athé­na, Achille, Ajax, Hec­tor, Ulysse et Hélène ! Leurs épo­pées ont engen­dré ce que nous sommes, nous autres Euro­péens : ce que nous sen­tons, ce que nous pen­sons. Les Grecs ont civi­li­sé le monde”, écri­vait Cha­teau­briand. Homère conti­nue à nous aider à vivre. »

Syl­vain Tes­son
Un été avec Homère, Édi­tions des Équa­teurs, 2018

Laissons monter en nous les chants inhumainement sublimes…

« Lais­sons mon­ter en nous les chants inhu­mai­ne­ment sublimes. Ils nous aide­ront dans le brouillard de notre temps. Car d’horribles siècles s’avancent. (…) Homère, vieux com­pa­gnon d’au­jourd’­hui, peut chas­ser ce cau­che­mar post-huma­niste. Il nous offre une conduite : celle d’un homme déployé dans un monde cha­toyant et non pas aug­men­té sur une pla­nète rétré­cie. »

Syl­vain Tes­son
Un été avec Homère, Édi­tions des Équa­teurs, 2018

« Donner des chants », autrement dit des poèmes, cela signifie transcender le malheur…

« Si les dieux ont infli­gé la mort à tant d’hommes, c’est pour don­ner des chants aux gens de l’avenir”, L’Iliade (VIII, 579 – 580). Don­ner des chants”, autre­ment dit des poèmes, cela signi­fie trans­cen­der le mal­heur en œuvre d’art et en beau­té. Le mal­heur est ain­si ren­ver­sé en son contraire. »

Domi­nique Ven­ner
Un samou­raï d’Occident. Le Bré­viaire des insou­mis, édi­tions Pierre-Guillaume de Roux, 2013

Le culte du passé, c’est le mémorial de la famille…

« Le culte du pas­sé, c’est le mémo­rial de la famille, le bla­son de la chau­mière, la gloire du foyer. C’est la source vivi­fiante où le sen­ti­ment de l’honneur se raf­fer­mit, où le cœur se retrempe. C’est, aux jours de repos, la légende qui édi­fie, le conte qui recrée, la chan­son qui fait rire. C’est, aux jours d’anxiété, la poé­sie d’Ossian qui entend la parole des siens dans le souffle des vents et voit appa­raître leur blanche figure dans les lueurs du cré­pus­cule, dans les contours des nuages. »

Xavier Mar­mier
Prose et Vers, 1890, édi­tions Hachette Livre, 2018

À entendre les chants et à admirer les danses des Flamands comme des Bretons…

« À entendre les chants et à admi­rer les danses des Fla­mands comme des Bre­tons, je res­sen­tis le ter­rible manque de ce que l’écrivain Saint-Loup devait nom­mer une patrie char­nelle”. Brus­que­ment, sur cette terre du Vexin, j’avais la cer­ti­tude que rien ne pou­vait s’entreprendre qui ne fut pla­cé sous le double signe d’une terre et d’un peuple. Pour moi, désor­mais, ce ne pou­vait être que la Nor­man­die et rien d’autre. »

Jean Mabire
La Varende entre nous, édi­tions Pré­sence de La Varende, 1999 (révé­la­tion lors du Sol­stice de Mar­que­mont le 19 juin 1948)

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