Ah ! Général, il n’y a qu’un problème…

« Ah ! Géné­ral, il n’y a qu’un pro­blème, un seul de par le monde. Rendre aux hommes une signi­fi­ca­tion spi­ri­tuelle, des inquié­tudes spi­ri­tuelles, faire pleu­voir sur eux quelque chose qui res­semble à un chant gré­go­rien. On ne peut vivre de fri­gi­daires, de poli­tique, de bilans et de mots croi­sés, voyez-vous ! On ne peut plus vivre sans poé­sie, cou­leur ni amour. Rien qu’à entendre un chant vil­la­geois du XVe siècle, on mesure la pente des­cen­due. Il ne reste rien que la voix du robot de la pro­pa­gande […] Mais où vont les États-Unis et où allons-nous, nous aus­si, à cette époque de fonc­tion­na­riat uni­ver­sel ? L’homme robot, l’homme ter­mite, l’homme oscil­lant du tra­vail à la chaîne sys­tème Bedeau à la belote. L’homme châ­tré de tout son pou­voir créa­teur, et qui ne sait même plus, du fond de son vil­lage, créer une danse ni une chan­son. L’homme que l’on ali­mente en culture de confec­tion, en culture stan­dard comme on ali­mente les bœufs en foin. C’est cela l’homme d’aujourd’hui. […] ça m’est égal d’être tué en guerre. De ce que j’ai aimé, que res­te­ra-t-il ? Autant que les êtres, je parle des cou­tumes, des into­na­tions irrem­pla­çables, d’une cer­taine lumière spi­ri­tuelle. Du déjeu­ner dans la ferme pro­ven­çale sous les oli­viers, mais aus­si de Haen­del. Les choses je m’en fous, qui sub­sis­te­ront. Ce qui vaut, c’est un cer­tain arran­ge­ment des choses. La civi­li­sa­tion est un bien invi­sible puis­qu’elle porte non sur les choses, mais sur les invi­sibles liens qui les nouent l’une à l’autre, ain­si et non autre­ment. Nous aurons de par­faits ins­tru­ments de musique, dis­tri­bués en grande série, mais où sera le musi­cien ? »

Antoine de Saint-Exu­pé­ry
Lettre au géné­ral X (extrait), 30 juillet 1944

La tradition est un choix, un murmure…

« La tra­di­tion est un choix, un mur­mure des temps anciens et du futur. Elle me dit qui je suis.
Elle me dit que je suis de quelque part.
Je suis du pays de l’arbre et de la forêt, du chêne et du san­glier, de la vigne et des toits pen­tus, des chan­sons de geste et des contes de fées, du sol­stice d’hiver et de la Saint-Jean d’été, des enfants blonds et des regards clairs, de l’action opi­niâtre et des rêves fous, des conquêtes et de la sagesse. Je suis du pays où l’on fait ce que l’on doit parce qu’on se doit d’abord à soi-même.
Voi­là pour­quoi je suis un cœur rebelle. Rebelle par fidé­li­té. »

Domi­nique Ven­ner
Le cœur rebelle, Les Belles Lettres, 1994, réédi­tion Pierre-Guillaume de Roux, 2014

Dans le monde germanique le héros est un idéal moral…

« Dans le monde ger­ma­nique le héros est un idéal moral. Le chant qui lui est consa­cré n’est pas seule­ment un agréable passe-temps pour les heures de loi­sirs, il a en outre une signi­fi­ca­tion bien plus haute. Le chant héroïque devait offrir à l’antrustionnat du prince ger­ma­nique à la cour duquel il était décla­mé, dans une grande salle, un magni­fique exemple de ver­tus viriles que chaque guer­rier devait ten­ter d’égaler. C’est pré­ci­sé­ment cela qui donne à l’épopée héroïque sa valeur d’éternité : un type d’humanité qui s’y est en effet éle­vé au rang d’un modèle uni­ver­sel de prouesse guer­rière aux dimen­sions presque sur­hu­maines. »

Jan de Vries
L’univers men­tal des Ger­mains, édi­tions du Porte-glaive, 1988

Les états décadents et les gens mûrs pour le déclin n’ignorent…

« Les états déca­dents et les gens mûrs pour le déclin n’ignorent pas la musique, il est vrai, mais leur musique manque de séré­ni­té. Aus­si, plus la musique est bruyante et plus les gens deviennent mélan­co­liques, plus le pays est en dan­ger et plus son prince tombe bas. »

Her­mann Hesse
Le Jeu des perles de verre (Das Glas­per­len­spiel), 1943, trad. Jacques Mar­tin, Cal­mann-Lévy édi­teur, 1955

Ils marchent et ils chantent…

« Ils marchent et ils chantent. Ils sont des mil­lions dans la nuit froide de jan­vier. Mais ils sont morts. Et nous ne sommes que quelques-uns. Mais nous sommes vivants. Et nous ne lâche­rons pas nos épées et nous n’éteindrons pas nos torches. »

Jean Mabire
La torche et le glaive, édi­tions Libres opi­nions, 1994

Nous nous retrouvâmes dans une salle pleine à craquer…

« Nous nous retrou­vâmes dans une salle pleine à cra­quer de jeunes de notre âge. Sur la scène, l’un deux jouait de l’accordéon. Et tous se mirent à chan­ter. Ce fut pour moi un choc fan­tas­tique que cette bru­tale révé­la­tion d’une com­mu­nau­té vivante, d’une patrie inter­dite dont le ciment était cultu­rel avant d’être poli­tique. En un éclair, je com­pris que Nation et État peuvent ne pas coïn­ci­der. Et aus­si qu’un peuple est indes­truc­tible tant qu’il existe, dans de mul­tiples foyers, une manière de vivre qui n’est pas celle du « pays légal » pour reprendre une vieille for­mule maur­ras­sienne. »

Jean Mabire
La Varende entre nous, édi­tions Pré­sence de La Varende, 1999

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