Pas plus qu’aucun autre talent, la musique n’est capable de donner…

« La Musique, dit Mar­mon­tel, dans ces Contes moraux que nos tra­duc­teurs per­sistent à appe­ler Moral Tales, comme en déri­sion de leur esprit, la musique est le seul des talents qui jouisse de lui-même ; tous les autres veulent des témoins. Il confond ici le plai­sir d’entendre des sons agréables avec la puis­sance de les créer. Pas plus qu’aucun autre talent, la musique n’est capable de don­ner une com­plète jouis­sance, s’il n’y a pas une seconde per­sonne pour en appré­cier l’exécution. Et cette puis­sance de pro­duire des effets dont on jouisse plei­ne­ment dans la soli­tude ne lui est pas par­ti­cu­lière ; elle est com­mune à tous les autres talents. L’idée que le conteur n’a pas pu conce­voir clai­re­ment, ou qu’il a sacri­fiée dans son expres­sion à l’amour natio­nal du trait, est sans doute l’idée très sou­te­nable que la musique du style le plus éle­vé est la plus com­plè­te­ment sen­tie quand nous sommes abso­lu­ment seuls. »

Edgar Allan Poe
L’Île de la Fée (The Island of the Fay), 1841, trad. Charles Bau­de­laire, in Nou­velles his­toires extra­or­di­naires, 1857, édi­tions Gar­nier-Flam­ma­rion, 2008

Chacun devient effroyablement responsable de ce qu’il lui arrive…

« À une jour­née de marche du pre­mier hameau, une autre de la route, puis deux jours de jeep de la pre­mière ville et encore un jour de voi­ture du pre­mier hôpi­tal, on ne marche pas, on ne res­pire pas, on ne mange pas de la même façon. Cha­cun devient effroya­ble­ment res­pon­sable de ce qu’il lui arrive. Tout prend alors un sens plus ter­ri­fiant, un sens plus authen­tique. »

Erik L’Homme
Des pas dans la neige. Aven­tures au Pakis­tan, édi­tions Gal­li­mard Jeu­nesse, coll. Pôle fic­tion, 2010

Le Rebelle a pour devise hic et nunc, car il est…

« Le Rebelle a pour devise hic et nunc, car il est l’homme des coups de main, libre et indé­pen­dant. Nous avons vu que nous ne pou­vons com­prendre sous ce type humain qu’une frac­tion des masses ; et pour­tant, c’est ici que se forme la petite élite, capable de résis­ter à l’automatisme, qui tien­dra en échec le déploie­ment de la force brute. C’est la liber­té ancienne, vêtue à la mode du temps : la liber­té sub­stan­tielle, élé­men­taire, qui se réveille au cœur des peuples quand la tyran­nie des par­tis ou des conqué­rants étran­gers pèse sur leurs pays. Il ne s’agit pas d’une liber­té qui pro­teste ou émigre, mais d’une liber­té qui décide d’engager la lutte.
C’est une dis­tinc­tion qui agit sur la sphère des croyances. Le Rebelle ne peut se per­mettre l’indifférence, signe d’une époque révo­lue, au même titre que la neu­tra­li­té des petits États ou la déten­tion en for­te­resse pour délit poli­tique. Le recours aux forêts mène à de graves déci­sions. Le Rebelle a pour tâche de fixer la mesure de liber­té qui vau­dra dans des temps à venir, en dépit de Lévia­than. Adver­saire dont il n’entamera pas le pou­voir à coups de concepts.
La résis­tance du Rebelle est abso­lue : elle ne connaît pas de neu­tra­li­té, ni de grâce ni de déten­tion en for­te­resse. Il ne s’attend pas à ce que l’ennemi se montre sen­sible aux argu­ments, encore moins à ce qu’il s’astreigne à des règles che­va­le­resques. Il sait aus­si qu’en ce qui le concerne, la peine de mort n’est pas sup­pri­mée. Le Rebelle connaît une soli­tude nou­velle, telle que l’implique avant tout l’épanouissement sata­nique de la cruau­té – son alliance avec la science et le machi­nisme, qui fait appa­raître dans l’histoire, non pas un élé­ment nou­veau, mais des mani­fes­ta­tions nou­velles. »

Ernst Jün­ger
Trai­té du rebelle ou le recours aux forêts (Der Wald­gang), 1951, trad. Hen­ri Plard, Chris­tian Bour­gois édi­teur, 1995

La télé enferme les gens chez eux…

« En 1964, je fais mes classes à Paris et j’al­lais voir mes cou­sines qui habi­taient le 14ème. La rue Per­ne­ty, c’é­tait des tau­dis, bien sûr, mais les gens étaient dehors, assis sur des pliants, ils jouaient aux cartes, tri­co­taient, dis­cu­taient. Tout le monde se connais­sait, il y avait le flic du quar­tier, la pros­ti­tuée du quar­tier : tout le monde en bons termes ! Aujourd’­hui, de telles scènes sont impos­sibles : la télé enferme les gens chez eux. Quand on passe l’hi­ver dans les rues on aper­çoit la lueur de l’é­cran de fas­ci­na­tion par les fenêtres, c’est déso­lant. »

Alain Pau­card
Du Paris d’Au­diard au Paris de Dela­noë, par Alain Pau­card, entre­tien au Figa­ro, par Eugé­nie Bas­tié, 11 juillet 2014

Au milieu d’un monde à la dérive, nous sommes seuls…

« Au milieu d’un monde à la dérive, nous sommes seuls. Nous sommes tra­gi­que­ment seuls. Nous n’avons rien à voir avec toutes les for­mules com­modes qui per­mettent tou­jours d’entrer dans une des cha­pelles bien éti­que­tées de l’échiquier poli­tique. Nous navi­guons sur une mer incon­nue et per­sonne ne peut com­prendre vers quels conti­nents nous cin­glons. Nous ne sommes à l’aise nulle part. Mais si chaque par­ti nous est étran­ger, chaque mili­tant reste notre frère. Un véri­table acti­viste refuse toutes les for­ma­tions de l’heure mais il accepte tous les hommes de cou­rage. Et c’est pour­quoi nous sommes joyeu­se­ment seuls.
C’est jus­te­ment parce que nous refu­sons toutes les com­pro­mis­sions et toutes les manœuvres que nous serons le plus pur métal de l’alliage de demain. »

Jean Mabire
La torche et le glaive, édi­tions Libres opi­nions, 1994

Certes, je suis seul et je m’avance inconnu…

« Certes, je suis seul et je m’avance incon­nu par­mi eux. Mais celui qui est un homme ne peut-il pas plus que cent qui sont seule­ment des tron­çons d’hommes ? »

Frie­drich Höl­der­lin
Hypé­rion ou l’Er­mite de Grèce (Hyper­ion oder Der Ere­mit in Grie­chen­land), 1797, trad. Jean-Pierre Lefebvre, édi­tions Gar­nier-Flam­ma­rion, 2005

La retraite est révolte. Gagner sa cabane…

« La retraite est révolte. Gagner sa cabane, c’est dis­pa­raître des écrans de contrôle. L’ermite s’efface. Il n’envoie plus de traces numé­riques, plus de signaux télé­pho­niques, plus d’impulsions ban­caires. Il se défait de toute iden­ti­té. Il pra­tique un hacking à l’envers, sort du grand jeu. Nul besoin d’ailleurs de gagner la forêt. L’ascétisme révo­lu­tion­naire se pra­tique en milieu urbain. La socié­té de consom­ma­tion offre le choix de s’y confor­mer. Il suf­fit d’un peu de dis­ci­pline. Dans l’abondance, libre aux uns de vivre en pous­sah mais libre aux autres de jouer les moines et de vivre amai­gris dans le mur­mure des livres. Ceux-ci recourent alors aux forêts inté­rieures sans quit­ter leur appar­te­ment. »

Syl­vain Tes­son
Dans les forêts de Sibé­rie, édi­tions Gal­li­mard, 2011

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