Que la plus belle femme du monde ait vécu…

« En face de la Crète et de l’Archipel, quelque part sur la côte ionienne, il y eût une ville — nous dirions aujourd’hui une bour­gade, ou même un vil­lage —, for­ti­fiée. Elle fut Ilion, elle devint Troie, et son nom ne pas­se­ra jamais. Un poète qui peut-être fut men­diant et chan­teur des rues, qui peut-être ne savait ni lire ni écrire et que la tra­di­tion dit aveugle, fit un poème de la guerre des Grecs contre cette ville afin de recon­qué­rir la plus belle femme du monde. Que la plus belle femme du monde ait vécu dans une petite ville nous paraît légen­daire ; que le plus beau poème du monde ait été com­po­sé par quelqu’un qui n’avait jamais vu de ville plus grande est un fait his­to­rique. On dit que ce poème est tar­dif, et que la culture pri­mi­tive était sur son déclin lorsqu’il fut écrit ; on se demande alors ce qu’elle pro­dui­sait dans toute sa force. Quoiqu’il en soit, il est vrai que ce poème, qui fut notre pre­mier poème, pour­rait aus­si être notre der­nier chant. Il pour­rait être le pre­mier et le der­nier mot de l’homme simple mor­tel sur sa propre des­ti­née telle qu’il l’a peut voir. Que le monde périsse païen et le der­nier homme fera bien s’il chante l’Iliade et meurt. »

Gil­bert Keith Chesterton
The Ever­las­ting Man (L’Homme éter­nel), édi­tions Hod­der & Stough­ton, 1925

À quoi sert de vivre…

« À quoi sert de vivre, si on ne se sert pas de sa vie pour la cho­quer contre la mort, comme un bri­quet ? Guerre – ou révo­lu­tion, c’est-à-dire guerre encore – il n’y a pas à sor­tir de là. Si la mort n’est pas au cœur de la vie comme un dur noyau – la vie, quel fruit mou et bien­tôt blet ? »

Pierre Drieu la Rochelle
La Comé­die de Char­le­roi, 1934, édi­tions Gal­li­mard, coll. L’Imaginaire, 1996

Je vouais mon cœur à la terre grave et souffrante…

« Et ouver­te­ment je vouais mon cœur à la terre grave et souf­frante, et sou­vent, dans la nuit sacrée, je lui pro­mis de l’aimer fidè­le­ment jusqu’à la mort, sans peur, avec son lourd far­deau de fata­li­té, et de ne mépri­ser aucune de ses énigmes. »

Frie­drich Hölderlin
La Mort d’Empédocle (Der Tod des Empe­dokles), inache­vé, 1798, trad. Eloi Recoing, édi­tions Actes Sud, coll. Babel, 2004

Les Hellènes parlent mal quand ils disent : naître et mourir…

« Les Hel­lènes parlent mal quand ils disent : naître et mou­rir. Car rien ne naît ni ne périt, mais des choses déjà exis­tantes se com­binent, puis se séparent de nou­veau. Pour par­ler juste, il fau­drait donc appe­ler le com­men­ce­ment des choses une com­po­si­tion et leur fin une décomposition. »

Anaxa­gore
Frag­ment I, 500 – 428 av. notre ère

Ne comprenez-vous pas que le don de soi, le risque, la fidélité jusqu’à la mort…

« Ne com­pre­nez-vous pas que le don de soi, le risque, la fidé­li­té jusqu’à la mort, voi­là des exer­cices qui ont lar­ge­ment contri­bué à fon­der la noblesse de l’homme ? Quand vous cher­chez un modèle à pro­po­ser, vous le décou­vrez chez le pilote qui se sacri­fie pour son cour­rier, chez le méde­cin qui suc­combe sur le front des épi­dé­mies, ou chez le méha­riste qui, à la tête de son pelo­ton maure, s’enfonce vers le dénue­ment et la soli­tude. Quelques-uns meurent chaque année. Si même leur sacri­fice est en appa­rence inutile, croyez-vous qu’ils n’ont point ser­vi ? Ils ont frap­pé la belle pâte vierge que nous sommes d’abord une belle image, ils ont ense­men­cé jusqu’à la conscience du petit enfant, ber­cé par des contes nés de leurs gestes. Rien ne se perd et le monas­tère clos de murs, lui-même, rayonne. »

Antoine de Saint-Exupéry
Un sens à la vie, 1938

Rien, jamais, en effet ne remplacera le compagnon perdu…

« Peu à peu nous décou­vrons que le rire clair de celui-là nous ne l’entendrons plus jamais, nous décou­vrons que ce jar­din-là nous est inter­dit pour tou­jours. Alors com­mence notre deuil véri­table qui n’est point déchi­rant mais un peu amer.
Rien, jamais, en effet ne rem­pla­ce­ra le com­pa­gnon per­du. On ne se crée point de vieux cama­rades. Rien ne vaut le tré­sor de tant de mau­vaises heures vécues ensemble, de tant de brouilles, de récon­ci­lia­tions, de mou­ve­ments de cœur. On ne recons­truit point ces ami­tiés-là. Il est vain si l’on plante un chêne, d’espérer s’abriter bien­tôt sous son feuillage.
Ain­si va la vie. Nous nous sommes enri­chis d’abord, nous avons plan­té pen­dant des années, mais viennent les années où le temps défait ce tra­vail et déboise. Les cama­rades, un à un, nous retirent leur ombre. Et à nos deuils se mêle désor­mais le regret secret de vieillir. »

Antoine de Saint-Exupéry
Terre des hommes, édi­tions Gal­li­mard, 1939

Ne pas se laisser ébranler…

« Ne pas se lais­ser ébran­ler, sou­rire jus­qu’au bout, et quand le sou­rire ne serait qu’un masque devant soi-même : cela n’est pas rien. L’homme ne peut pas faire plus que de mou­rir en se dépas­sant. Et même les dieux Immor­tels en sont jaloux mal­gré eux. »

Ernst Jün­ger
La guerre comme expé­rience inté­rieure (Der Kampf als inneres Erleb­nis), 1922, trad. Fran­çois Pon­cet, Chris­tian Bour­gois édi­teur, 1997

Puis, les Cavaliers de la Maison du Roi défilèrent autour du tombeau…

« Puis, les Cava­liers de la Mai­son du Roi défi­lèrent autour du tom­beau mon­tés sur des che­vaux blancs, chan­tant en chœur un chant sur Théo­den fils de Then­gel, com­po­sé par son ménes­trel Gléo­wine, qui n’en fit plus d’autre par la suite. Les accents lents des Cava­liers, émurent même les cœurs de ceux qui ne connais­saient pas la langue de ce peuple, mais les paroles du chant firent naître une lueur dans les yeux de ceux de la Marche qui enten­daient de nou­veau le ton­nerre des sabots du Nord et la voix d’Eorl domi­nant le bruit de la bataille dans le Champ de Célé­brant, et l’histoire des rois se pour­sui­vit, le cor de Helm reten­tis­sait dans les mon­tagnes, jusqu’à ce que l’Obscurité tom­bât et que le Roi Théo­den se levât pour tra­ver­ser à che­val l’Ombre jusqu’au feu et mou­rir en splen­deur, tan­dis que le Soleil, reve­nant contre tout espoir, res­plen­dis­sait au matin sur le Mindol-aluin.
Hors du doute, hors des ténèbres, vers le lever du jour
il che­vau­cha, chan­tant dans le Soleil et l’épée hors du fourreau.
Il rani­ma l’espoir, et dans l’espoir il finit,
au-des­sus de la mort, au-des­sus de la peur, au-des­sus du des­tin élevé,
hors de la ruine, hors de la vie, vers une durable gloire. »

J.R.R. Tol­kien
Le Sei­gneur des Anneaux (The Lord of the Rings), 1954 – 1955

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