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Citations sur le bien commun

Il existe au total un fond de pensées helléniques très diversifié…

« Il existe au total un fond de pen­sées hel­lé­niques très diver­si­fié, qui fut dans toute l’Europe, et vingt-sept siècles durant, l’inspirateur de longs débats entre écoles. Plus que les que­relles de doc­trines qui agitent les com­men­ta­teurs, on peut en rete­nir deux leçons déci­sives. Elles sont, aujourd’hui encore, très éclai­rantes dans l’examen des erreurs qui par­sèment les his­toires res­pec­tives des nations euro­péennes.
La pre­mière leçon hérite de l’Iliade, pré­ci­sé­ment de ce pas­sage dans lequel le maître de l’Olympe, en pleine bataille confuse, sai­sit un détail déci­sif : un archer vise le com­bat­tant Hec­tor. Homère note : Cela n’échappa pas (ou lèthé) à la saga­ci­té pru­dente de Zeus”, lequel dévia la flèche. Il y a là une forme ver­bale (ou lèthé) de ce qui, chez les phi­lo­sophes, dési­gne­ra sous une forme nomi­nale la véri­té (alè­théïa). La véri­té, ici, n’est pas un conte­nu doc­tri­nal des­cen­du de cieux incon­nais­sables, mais l’expression d’une sub­ti­li­té d’observation dont le sage sait tirer les bonnes conclu­sions. Toutes les écoles phi­lo­so­phiques antiques s’accordèrent sur ce point : la véri­té est d’abord ce qui, à l’expérience ou à la réflexion, n’échappe pas à un exa­men sub­til et sagace, évi­dem­ment condi­tion­né par les cir­cons­tances du moment. Pen­ser, c’est s’adapter.
Un second point d’accord unit les dif­fé­rentes écoles : l’hubris, la déme­sure, l’excès, est pour elles une faute car­di­nale met­tant en dan­ger non seule­ment ceux qui frayent avec elle, mais aus­si ceux qui les écoutent ou les imitent et, à terme, la Cité elle-même. Toute action, en d’autres termes, doit s’accorder à ses fins par­ti­cu­lières, qui sont pré­cieuses mais limi­tées ; et les actions des uns et des autres n’ont qu’une seule fin géné­rale : la pro­tec­tion et l’accroissement de l’oïkos, de ce bien com­mun suprême qu’est la Cité, mal­heu­reu­se­ment absente des sou­cis euro­péens modernes. »

Jean-Fran­çois Gau­tier
Ce que nous sommes. Aux sources de l’identité euro­péenne, Phi­lippe Conrad dir., édi­tion Ins­ti­tut Iliade / Pierre-Guillaume de Roux, 2018

L’ère du triomphalisme mercantile s’est achevée…

« Les années qui ont débou­ché sur la crise finan­cière de 2008 furent l’âge d’or de la confiance gri­sante dans le mar­ché et de la déré­gu­la­tion qu’elle a entraî­née – on pour­rait les qua­li­fier d’ère du triom­pha­lisme du mar­ché. Cette ère a com­men­cé au début des années 1980, décen­nie où Ronald Rea­gan et Mar­ga­ret That­cher se sont dits cer­tains que le mar­ché, et non les États, était la clé de la pros­pé­ri­té et de la liber­té ; puis ce mou­ve­ment s’est pour­sui­vi dans les années 1990, période où s’est épa­noui le libé­ra­lisme favo­rable au mar­ché de Bill Clin­ton et de Tony Blair, les­quels ont en même temps tem­pé­ré et conso­li­dé la convic­tion que le bien public repose sur­tout sur le mar­ché.
À l’heure actuelle, cette confiance est bat­tue en brèche. L’ère du triom­pha­lisme mer­can­tile s’est ache­vée. La crise finan­cière a fait plus qu’amener à dou­ter de l’aptitude du mar­ché à répar­tir effi­ca­ce­ment les risques : on s’accorde en outre à recon­naître depuis que celui-ci s’est tel­le­ment déta­ché de la morale qu’il est deve­nu indis­pen­sable de l’en rap­pro­cher à nou­veau d’une manière ou d’une autre. Mais, ce qui n’est pas évident, c’est ce qu’il fau­drait entendre par là, ou com­ment il convien­drait de pro­cé­der.
Pour cer­tains, un même défaut moral était au cœur du triom­pha­lisme du mar­ché : la cupi­di­té, qui pous­sa à prendre des risques incon­si­dé­rés. Dans cette optique, la solu­tion consis­te­rait à jugu­ler ce tra­vers en exi­geant que les ban­quiers et les déci­deurs de Wall Street fassent preuve de davan­tage d’intégrité et de res­pon­sa­bi­li­té et en pro­mul­guant des régle­men­ta­tions assez intel­li­gentes pour pré­ve­nir la répé­ti­tion d’une crise simi­laire.
C’est un diag­nos­tic par­tiel, au mieux, car, même si la cupi­di­té a indé­nia­ble­ment concou­ru à déclen­cher la crise finan­cière, quelque chose de plus impor­tant est en jeu. Le plus funeste de tous les chan­ge­ments propres aux trois der­nières décen­nies n’a pas rési­dé dans cette avi­di­té accrue : il tient à ce que le mar­ché et les valeurs mar­chandes ont enva­hi des sphères de la vie où ils n’ont pas leur place. […] L’immixtion du mar­ché, et des rai­son­ne­ments qu’il induit, dans les aspects de la vie tra­di­tion­nel­le­ment régis par des normes non mar­chandes est l’une des évo­lu­tions les plus signi­fi­ca­tives de notre temps. »

Michael San­del
Ce que l’argent ne sau­rait ache­ter (What Money Can’t Buy : The Moral Limits of Mar­kets), édi­tions du Seuil, 2014

Rien n’est plus doux que la patrie…

« Rien n’est plus doux que la patrie, dit un com­mun pro­verbe. Est-il en effet rien de plus aimable, de plus auguste, de plus divin ? Seule­ment, tout ce que les hommes regardent comme divin et auguste, n’est tel qu’en rai­son de la patrie, cause et maî­tresse sou­ve­raine, qui donne à cha­cun la nais­sance, la nour­ri­ture et l’éducation. On peut admi­rer la gran­deur, la beau­té et la magni­fi­cence des autres cités ; mais on ne ché­rit que celle où l’on a reçu le jour ; et, de tous les voya­geurs qu’entraîne le plai­sir de voir un spec­tacle agréable, il n’en est aucun qui se laisse séduire par les mer­veilles qu’il trouve chez les autres peuples, au point d’oublier entiè­re­ment le lieu de sa nais­sance.
[…] C’est dans la patrie que cha­cun de nous a vu d’abord luire le soleil. Ce dieu, géné­ra­le­ment ado­ré de tous les hommes, est encore en par­ti­cu­lier le dieu de leur patrie ; sans doute parce que c’est là qu’ils ont com­men­cé à jouir de son aspect, arti­cu­lé les pre­miers sons, répé­té le lan­gage de leurs parents, appris à connaître les dieux. Si la patrie que le sort nous a don­née est telle que nous ayons besoin d’aller pui­ser ailleurs une édu­ca­tion plus rele­vée, c’est encore à elle que nous devons savoir gré de cette édu­ca­tion, puisque sans elle nous n’eussions pas connu le nom de cette ville ; nous ne nous serions pas dou­tés de son exis­tence.
Si l’on veut bien com­prendre l’attachement que de bons citoyens doivent avoir pour la patrie, il faut s’adresser à ceux qui sont nés dans un autre pays. Les étran­gers, comme des enfants illé­gi­times, changent faci­le­ment de séjour ; le nom de patrie, loin de leur être cher, leur est incon­nu. Par­tout où ils espèrent se pro­cu­rer plus abon­dam­ment de quoi suf­fire à leurs besoins, ils s’y trans­portent, et mettent leur bon­heur dans la satis­fac­tion de leurs appé­tits. Mais ceux pour qui la patrie est une mère, ché­rissent la terre qui les a nour­ris, fût-elle petite, âpre, sté­rile. S’ils ne peuvent en louer la fer­ti­li­té, ils ne man­que­ront pas d’autre matière à leurs éloges. Entendent-ils d’autres peuples louer, van­ter leurs vastes prai­ries émaillées de mille fleurs, ils n’oublient point de louer aus­si le lieu de leur nais­sance, et, dédai­gnant la contrée qui nour­rit les cour­siers, ils célèbrent le pays qui nour­rit la jeu­nesse.
Oui, tous les hommes s’empressent de retour­ner dans leur patrie, jusqu’à l’insulaire, qui pour­rait jouir ailleurs de la féli­ci­té ; il refuse l’immortalité qui pour­rait lui est offerte, il pré­fère un tom­beau dans la terre natale, et la fumée de sa patrie lui paraît plus brillante que le feu qui luit dans un autre pays.
La patrie est donc pour tous les hommes un bien si pré­cieux, que par­tout les légis­la­teurs ont pro­non­cé contre les plus grands crimes, comme la peine la plus ter­rible, l’exil. Et il n’y a pas que les légis­la­teurs qui pensent ain­si : les chefs d’armée qui veulent entraî­ner leurs troupes ran­gées pour la bataille, ne trouvent rien à leur dire que ces mots : « Vous com­bat­tez pour votre pays ! » Il n’y a per­sonne qui, en les enten­dant, veuille être lâche ; et le sol­dat timide se sent du cœur au nom de la patrie. »

Lucien de Samo­sate
v. 120 – 180

Chacun se voit assurer l’indépendance par rapport à de nombreuses…

« Cha­cun se voit assu­rer l’indépendance par rap­port à de nom­breuses formes de pres­sion éta­tique, la majo­ri­té dis­pose d’un confort dont nos pères et nos grands-pères n’avaient aucune idée, on peut désor­mais éle­ver la jeu­nesse dans l’esprit des nou­veaux idéaux, en l’appelant à l’épanouissement phy­sique et au bon­heur, de l’argent, des loi­sirs, en l’habituant à une liber­té de jouis­sance presque sans limites – alors dites-moi au nom de quoi, dites-moi dans quel but cer­tains devraient s’arracher à tout cela et ris­quer leur pré­cieuse vie pour la défense du bien com­mun, sur­tout dans le cas bru­meux où c’est encore dans un pays éloi­gné qu’il faut aller com­battre pour la sécu­ri­té de son peuple ? Même la bio­lo­gie sait cela : il n’est pas bon d’être habi­tué à un trop grand bien-être. Aujourd’hui, c’est de la vie de la socié­té occi­den­tale que le bien-être a com­men­cé de sou­le­ver son masque funeste. »

Alexandre Sol­je­nit­syne
Le déclin du cou­rage, dis­cours à l’université de Har­vard du 8 juin 1978, trad. Gene­viève et José Johan­net, édi­tions Les Belles Lettres, 2014

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