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Citations sur le présent

L’avenir n’existe pas…

« L’a­ve­nir n’existe pas. Il n’existe abso­lu­ment pas. Cette repré­sen­ta­tion men­tale du temps comme une flèche est un piège intel­lec­tuel ; elle nie la consis­tance du pré­sent en le rédui­sant à n’être que le point de pas­sage vers un ave­nir déjà défi­ni. Or cette flèche est une fic­tion, et l’a­ve­nir n’est pas écrit. Seuls existent le pré­sent, et le pas­sé qui se condense en lui. Le non-encore être” est encore du non-être ; et même le pos­sible doit être créé. En réa­li­té, notre ave­nir ne sera rien d’autre que le résul­tat de nos choix. »

Fran­çois-Xavier Bellamy
Demeure. Pour échap­per à l’ère du mou­ve­ment per­pé­tuel, Édi­tions Gras­set, 2018

Les théories de Hobbes sont à l’origine de toutes les théories de la table rase…

« Les théo­ries de Hobbes sont à l’origine de toutes les théo­ries de la table rase qui, sous des formes diverses, se suc­cèdent en Occi­dent depuis trois cents ans. L’humanité, ses socié­tés, ses géné­ra­tions suc­ces­sives sont des tabu­las rasas, des tablettes de cire sur les­quelles le temps a écrit des his­toires, des concep­tions du monde et des pra­tiques sociales. On pour­rait, en chauf­fant un peu la tablette, faire fondre la cire qui rede­vien­drait lisse, rase” et donc vierge, et l’on pour­rait donc écrire des­sus, en toute liber­té, un nou­veau droit, de nou­velles socié­tés, un homme nou­veau. Du pas­sé fai­sons table rase”, dit l’Internationale. Ces théo­ries sont l’origine du construc­ti­visme poli­tique, de la théo­rie des consti­tu­tions poli­tiques modernes et de la pré­ten­tion à rompre avec une nature et des héri­tages. Dans le temps pré­sent, la table rase sous-tend l’i­déo­lo­gie immi­gra­tion­niste puisque rien, dans cette concep­tion, n’empêche de voir des indi­vi­dus allo­gènes s’agréger libre­ment et de plein droit au contrat social, per­pé­tuel­le­ment ouvert” sur un ave­nir à construire ensemble par accord mutuel. »

Lio­nel Rondouin
Ce que nous sommes. Aux sources de l’identité euro­péenne, Phi­lippe Conrad dir., édi­tion Ins­ti­tut Iliade / Pierre-Guillaume de Roux, 2018

Et puis une révolution est effectivement survenue. Pas du tout celle qu’on attendait…

< pro­duire car il s’est agi d’une révo­lu­tion silen­cieuse, d’une révo­lu­tion invi­sible, d’une révo­lu­tion sans nom ni visage, sans acteur mani­feste pour la por­ter du type de ceux qu’on avait cru pou­voir iden­ti­fier dans le pas­sé. Mais une révo­lu­tion quand même puisqu’elle nous a fait chan­ger de monde sur tous les plans. Cette révo­lu­tion qui se déclare dans la seconde moi­tié des années 1970, consé­cu­ti­ve­ment au choc pétro­lier de la fin 1973 qui aura joué comme son déclen­cheur, cette révo­lu­tion qui se répand par des vagues désor­mais bien iden­ti­fiées avec la mon­dia­li­sa­tion libé­rale est tout à la fois une révo­lu­tion indus­trielle, une révo­lu­tion tech­no­lo­gique, une révo­lu­tion cultu­relle, une révo­lu­tion sociale. Nous en par­lons tous les jours. Finan­cia­ri­sa­tion du capi­ta­lisme, entrée dans l’ère numé­rique, indi­vi­dua­li­sa­tion des socié­tés, post­mo­der­nisme cultu­rel. Ces ingré­dients nous sont fami­liers. Mais c’est une révo­lu­tion de l’échappée de l’histoire à notre prise, une révo­lu­tion de l’échappée du cours de l’histoire à la maî­trise réflé­chie des acteurs.
Au rebours de ce qu’était la marche anté­rieure de nos socié­tés qui parais­sait nous pro­mettre les ins­tru­ments d’une his­toire davan­tage vou­lue en conscience et maî­tri­sée, cette révo­lu­tion nous a jetés dans une his­toire subie à laquelle nous contri­buons mal­gré nous, nous ne pou­vons pas ne pas y contri­buer, mais dont le cours nous échappe et dont il est vain d’espérer détec­ter la direc­tion. Aus­si bien d’ailleurs que de lui assi­gner un quel­conque abou­tis­se­ment. Nous avons beau savoir que nous fai­sons cette his­toire, l’expérience que nous en avons au quo­ti­dien ne nous laisse plus espé­rer que nous pour­rions savoir ce que nous en fai­sons. Elle est un pro­duit de notre action qui se sous­trait à notre réflexion. En pro­fon­deur, elle cesse d’être même d’être vécue comme une His­toire en mesure de relier un pas­sé intel­li­gible avec un ave­nir plau­sible. Il ne reste plus qu’un chaos d’interactions obs­cures, sans pas­sé auquel les relier ni futur iden­ti­fiable qui pour­rait en sur­gir. C’est de cet effa­ce­ment, remar­quons-le au pas­sage, que naît le règne du pré­sent. S’il n’y a plus ni pas­sé auquel réfé­rer les actions au pré­sent ou futur iden­ti­fiable à par­tir de ces actions au pré­sent, il ne reste effec­ti­ve­ment que le pré­sent. C’est cela le noyau du pré­sen­tisme contem­po­rain. L’idée d’Histoire comme réfé­rent col­lec­tif par rap­port auquel se situer s’est éva­nouie. Et je crois qu’il ne faut pas aller cher­cher ailleurs le secret du brouillage des iden­ti­tés poli­tiques. »

Mar­cel Gauchet
Qui sont les acteurs de l’histoire ?, confé­rence au 17e Ren­dez-vous de l’Histoire, Blois, 10 octobre 2014

L’Être n’est plus considéré comme quelque chose de bon…

« L’Être n’est plus consi­dé­ré comme quelque chose de bon, mais tout au plus comme un fait neutre, voire, dans cer­tains cas extrêmes, comme mau­vais. Le nihi­lisme en tire les consé­quences et vise à la des­truc­tion de ce qu’il consi­dère comme indigne d’être.
Mais il épargne le pré­sent, tout sim­ple­ment parce que celui-ci abrite le sujet de la des­truc­tion. Il cherche à détruire tout, sauf le pré­sent. C’est-à-dire ce qui reste une fois qu’on a fait abs­trac­tion du pré­sent, à savoir le pas­sé et l’avenir. La logique du nihi­lisme est donc celle de ce que l’on pour­rait appe­ler un « pré­sen­tisme » abso­lu. Il vise à la des­truc­tion du pas­sé et de l’avenir. »

Rémi Brague
Modé­ré­ment moderne, édi­tions Flam­ma­rion, 2014

Notre expérience du temps et de notre existence dans le temps…

« Notre expé­rience du temps et de notre exis­tence dans le temps est cen­trée sur le pré­sent. En quoi est-ce nou­veau ? Que le pré­sent soit le centre et les deux autres dimen­sions, pas­sé et ave­nir, la péri­phé­rie, c’est une image qui n’est pas d’aujourd’hui. Lorsqu’il veut oppo­ser le « main­te­nant » à ces deux autres dimen­sions, Aris­tote les appelle « le temps qui entoure » (per­ix). Par ailleurs, que le pré­sent soit le temps de l’action, le seul dont nous dis­po­sions, c’est aus­si une consta­ta­tion qui remonte à l’Antiquité. Un célèbre frag­ment d’Aristippe de Cyrène le rap­pe­lait déjà : « Seul le pré­sent est à nous, et non pas ce qui nous devance, ni non plus ce qui est atten­du : l’un a dis­pa­ru, et de l’autre, il est incer­tain s’il sera ». Des stoï­ciens comme Sénèque et Marc Aurèle nous ont lais­sé des obser­va­tions ana­logues. Cepen­dant, il s’agissait pour les Anciens de muse­ler l’intérêt exces­sif pour le pas­sé et l’avenir, objets de nos­tal­gie ou d’anticipation, pour rame­ner à l’exigence d’agir. Notre pro­blème à nous est au contraire un dés­in­té­rêt pour le pas­sé comme pour l’avenir. »

Rémi Brague
Modé­ré­ment moderne, édi­tions Flam­ma­rion, 2014

On pourrait définir la tradition…

« On pour­rait défi­nir la tra­di­tion comme une exten­sion du droit de vote au pas­sé. Elle consiste à accor­der le droit de suf­frage à la plus obs­cure de toutes les classes, celle de nos ancêtres. C’est la démo­cra­tie des morts. La tra­di­tion refuse de se sou­mettre à la petite oli­gar­chie arro­gante de ceux qui ne font que se trou­ver par hasard sur terre. »

Gil­bert Keith Chesterton
Ortho­doxie, 1908, trad. Lucien d’A­zay, édi­tions Flam­ma­rion, coll. Cli­mats, 2010

Le passé, notre passé, a peut-être bien des aspects sombres…

« Le pas­sé, notre pas­sé, a peut-être bien des aspects sombres. Il a été le lieu de bien des crimes et bien des sot­tises. Mais il a, à tout le moins, un double mérite : d’une part, il a exis­té, alors que nul ne sait si le futur exis­te­ra ; d’autre part, ce qui est plus impor­tant : il nous a pro­duits, nous qui nous pla­çons à son égard en posi­tion de juges. »

Rémi Brague
Modé­ré­ment moderne, édi­tions Flam­ma­rion, 2014

Le petit homme contemporain sait comment il se nomme…

« Le petit homme contem­po­rain sait com­ment il se nomme et de qui il est direc­te­ment issu. Là se borne sa cer­ti­tude. Et encore… De la notion du temps, il ne reçoit qu’une per­cep­tion hori­zon­tale, quelque chose de déri­soi­re­ment limi­té. Dans l’éruption conti­nue à la sur­face de la terre, il se retrouve agglo­mé­ré à des mil­liards d’autres hommes… De la per­cep­tion ver­ti­cale, celle qui se hausse par l’échelle du pas­sé, et qui lui ren­drait sa noblesse, quelle que soit la modes­tie de son lignage, il n’a pas conscience. Sou­vent il la refuse. Débar­ras­sé de ce bagage, il s’imagine cou­rir plus vite ! Il galope en rond, le petit homme, comme une carne au bout d’une longe, avec son ano­ny­mat pour piquet. Il n’en sor­ti­ra jamais. Alors ? […]
Il ne sait rien. En quoi cela le concerne-t-il ? Il se tient seul, au centre de sa vie pas­sa­gère, entre son père et son fils, bornes extrêmes de son exis­tence […] Alors vous mesu­rez com­bien immense et proche est le désert… Je trouve cela inad­mis­sible, révol­tant, incroyable, navrant. Je demeure per­sua­dé que la chaîne res­ta long­temps solide et qu’elle com­men­ça à se perdre à l’aube du monde moderne, quand les hommes s’éloignèrent du vrai pour s’occuper de balivernes. »

Jean Ras­pail
La hache des steppes, édi­tions Robert Laf­font, 1974

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