« Le déracinement prépare le grand dérangement. Quand on ne s’accroche plus à rien, on risque d’être soufflé à la première tempête. Nous y sommes. »
Philippe de Villiers
Les cloches sonneront-elles encore demain ?, Albin Michel, 2016
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« Le déracinement prépare le grand dérangement. Quand on ne s’accroche plus à rien, on risque d’être soufflé à la première tempête. Nous y sommes. »
Philippe de Villiers
Les cloches sonneront-elles encore demain ?, Albin Michel, 2016
« Cette idée d’un bien à sauver et à transmettre est à la base du code d’honneur paysan. Elle s’oppose à toutes les tentations de l’individualisme : l’homme, anneau dans une chaîne, sent obscurément qu’il doit résister jusqu’au bout pour que la chaîne ne se brise pas. C’est cet instinct de continuité qui courbe jusqu’à la mort le vieux paysan sur la terre et lui inspire cette horreur quasi physique de tomber à la charge de ses enfants ou de ses proches. Et c’est de lui que procède aussi ce savoir-vivre dont la délicatesse et la profondeur débordent à l’infini le savoir-faire. Tout dans la conduite de l’existence, depuis le menu quotidien jusqu’au choix d’une épouse, est dominé par ce sentiment du patrimoine qui, comme le flambeau ambulant des coureurs antiques, lie l’individu à son rang et le transporte au-delà de lui-même. »
Gustave Thibon
Paysages du Vivarais, 1949
« Malheureux les peuples qui n’ont plus d’histoire et perdent la mémoire ! Car avoir une histoire, c’est en avoir deux, la sienne et la grande. Si on perd la grande, on perd la petite. Avoir une histoire, c’est avoir deux vies, celle qu’on traverse et celle qu’on reçoit. Celle qu’on prolonge et celle qui vous surplombe. Il y avait à Sparte un hymne qui était l’abrégé de toute patrie : “Nous sommes ce que vous fûtes, nous serons ce que vous êtes.” »
Philippe de Villiers
Les cloches sonneront-elles encore demain ?, Albin Michel, 2016
« En prenant des années, je me sens plus que jamais habitée par la manie de la transmission : il ne suffit pas d’être, encore moins d’avoir été ; il faut aussi léguer. Je me sens un instrument au service de la vie, un maillon de la chaîne, et non une fin en soi. J’ai reçu, je dois transmettre. »
Claudine Vincenot
Confidences des deux rivages, éditions Anne Carrière, 1999
« Il remarqua que le soleil se couchait loin dans le nord. Il lui revint à l’esprit qu’on approchait du solstice et, voyez comme vont les choses, il pensa tout à coup aux feux de la Saint Jean qu’il aurait aimé sauter en tenant Eve par la main. »
Henri Vincenot
Le pape des escargots, éditions Denoël, 1972
« Mais, hors de l’église, autour des bornes et des marches, les serfs étaient couchés côté à côte, rang sur rang, dans la terre, tous pareils, tous entre eux, comme des poignées de terre prise aux labours. Là, toutes ces têtes dures et toutes ces pauvres mains étaient tombées en poussière. Dix noms effacés par les pluies, et c’était toute la force éteinte et renouvelée de Sabolas, depuis le temps où l’évêque Isarn chassa les Sarrasins… Ces trépassés n’avaient en leur vie guère parlé plus que les bœufs du sillon et les moutons du pâtis — et pourtant ils laissaient à leurs descendants maintes leçons. Nul grimoire ne conservait aux coffres de Mortut le souvenir de mille manants défunts. Qu’est-ce que l’on savait d’eux ? Rien que ces noms qu’ils avaient transmis avec la peur de l’enfer, et le respect du seigneur, et l’appel confus de l’humaine fatigue vers l’avenir menteur… »
Henri Béraud
Le bois du templier pendu, 1926, éditions Le Livre de Poche, 1965
« À côté des grands courants de ce monde, il existe encore des hommes ancrés dans les “terres immobiles”. Ce sont généralement des inconnus qui se tiennent à l’écart de tous les carrefours de la notoriété et de la culture moderne. Ils gardent les lignes de crêtes et n’appartiennent pas à ce monde. Bien que dispersés sur la terre, ils sont invisiblement unis et forment une “chaîne” incassable dans l’esprit traditionnel. Sa fonction correspond au symbolisme du “feu éternel”. Grâce à ces hommes, la Tradition est présente malgré tout, la flamme brûle secrètement, quelque chose rattache encore le monde au supramonde. Ce sont les “veilleurs”. »
Julius Evola
Les Hommes au milieu des ruines (Gli uomini e le rovine), 1953, trad. Gérard Boulanger, éditions Pardès, 1984
« Ceux que je hais, c’est d’abord ceux qui ne sont point. Race de chiens qui se croient libres, parce que libres de changer d’avis, de renier (et comment sauraient-ils qu’ils renient puisqu’ils sont juges d’eux-mêmes ?). Parce que libres de tricher et de parjurer et d’abjurer, et que je fais changer d’avis, s’ils ont faim, rien qu’en leur montrant leur auge.
[…] Mais tous ceux-là je les dirai de la racaille, qui vivent des gestes d’autrui et, comme le caméléon, s’en colorent, et aiment d’où viennent les présents, et goûtent les acclamations et se jugent dans le miroir des multitudes : car on ne les trouve point, ils ne sont point, comme une citadelle, fermés sur leurs trésors et, de génération en génération ils ne délèguent pas leur mot de passe, mais laissent croître leurs enfants sans les pétrir. Et ils poussent, comme des champignons, sur le monde. »
Antoine de Saint-Exupéry
Citadelle, éditions Gallimard, coll. Blanche, 1948, coll. Folio, 2000
« De grands efforts ont été faits pour briser le fil du temps et sa cohérence, pour interdire aux Européens de retrouver dans leurs ancêtres leur propre image, pour leur dérober leur passé et faire en sorte qu’il leur devienne étranger. De tels efforts ont des précédents. Du Haut Moyen Âge à la Renaissance, de nombreux siècles ont été soumis à une ablation de la mémoire et à une réécriture totale de l’histoire. En dépit des efforts déployés, cette entreprise a finalement échoué. Celle, purement négative, conduite depuis la deuxième partie du XXe siècle, durera beaucoup moins. Venant d’horizons inattendus, les résistances sont nombreuses. Comme dans le conte de la Belle au bois dormant, la mémoire endormie se réveillera. Elle se réveillera sous l’ardeur de l’amour que nous lui porterons. »
Dominique Venner
Histoire et tradition des Européens, Éditions du Rocher, coll. Histoire, 2002
« Je ne puis que répéter mon conseil de tenir un cahier de souvenirs, ne serait-ce qu’une suite de mots repères qui serviront plus tard. Ainsi se conserveront des notes précieuses dont nos petits-enfants tireront encore parti, car eux seuls pourront reconnaître dans les événements cette ligne de destin, insaisissable pour nous et qui se manifestera dans l’avenir, à une époque où nos passions d’aujourd’hui n’auront plus qu’une portée historique. Ainsi s’établira une série de petites monographies susceptibles de maintenir dans les familles une tradition, c’est-à-dire la compréhension des destinées d’un pays. »
Ernst Jünger
Le Boqueteau 125 (Das Wäldchen 125), 1925, trad. Julien Hervier, Christian Bourgois éditeur, 2000
« Quant aux langues anciennes, elles présentent un cas particulièrement intéressant. D’une part, en tant que langues, elles constituent l’exemple clé de ce qui, à l’accoutumée, se transmet par simple tradition. D’autre part, leur transmission est uniquement active, elles sont l’objet d’un enseignement. C’est ce phénomène que l’on désigne par l’expression étrange de « langues mortes ». Elles peuvent devenir aussi vivantes que les autres, mais elles reçoivent leur vie de l’extérieur. Une langue morte peut d’ailleurs redevenir vivante, le cas de l’hébreu moderne le montre à l’évidence. »
Rémi Brague
Modérément moderne, éditions Flammarion, 2014