Citation

Il est fort probable que la violence durera aussi longtemps que l’homme…

« Il faut consi­dé­rer comme sans fon­de­ment toutes les doc­trines qui voient dans l’âge indus­triel ou éco­no­mique le suc­ces­seur paci­fique de l’âge mili­taire, non seule­ment parce que l’ennemi poli­tique ne se réduit pas au seul enne­mi mili­taire, mais encore parce que la poli­tique pénètre d’inimitié l’économie, la science, la morale et la tech­nique aus­si bien que les armées.
Il est fort pro­bable que la vio­lence dure­ra aus­si long­temps que l’homme ; elle est de tous les temps, encore qu’elle se montre plus viru­lente à cer­taines époques qu’à d’autres, quand l’idéologie lui pré­pare le ter­rain. De ce point de vue il est indis­cu­table que le socia­lisme révo­lu­tion­naire (Blan­qui, Marx, Sorel, Lénine) a été, avant le fas­cisme, le pro­pa­ga­teur de la vio­lence dans le monde contem­po­rain. Il est naïf de croire que le pro­grès de la civi­li­sa­tion pour­rait sub­sti­tuer l’ère de la séré­ni­té à celle de la vio­lence. Au contraire, les nou­veaux moyens que le pro­grès met à la dis­po­si­tion de l’homme, celui-ci les uti­lise non seule­ment au ser­vice de la guerre (nous le consta­tons tous les jours), mais de toutes les formes de la vio­lence, révo­lu­tion­naire, psy­cho­lo­gique, etc. Loin de décroître en inten­si­té elle s’adapte sans cesse aux nou­velles condi­tions. Pour les mêmes rai­sons on ne sau­rait par­ler de peuples doux. Il se trouve seule­ment qu’à cer­taines époques de l’histoire la civi­li­sa­tion d’une col­lec­ti­vi­té par­vient à limi­ter l’usage de la vio­lence. »

Julien Freund
L’essence du poli­tique, édi­tions Sirey, 1965

À propos de l'auteur

Julien Freund, né à Henridorff en 1921 et mort à Colmar en 1993, est un philosophe, sociologue et résistant français. Son œuvre de sociologue et de théoricien du politique prolonge celle de Carl Schmitt. Dialectophone par ses origines alsaciennes, il a également été un médiateur entre les pensées allemande et française. Par ses traductions et ses travaux, il est considéré comme le principal introducteur de Max Weber en France. Il a publié un grand nombre d’articles dans les deux langues, et ses œuvres ont été traduites dans plus de vingt pays. Son appropriation des concepts de Carl Schmitt et son approche agonistique du politique l'ont rapproché de la revue Nouvelle École et du Groupement de recherche et d'études pour la civilisation européenne (GRECE).