« À l’ENA, on ne leur a pas appris la dif­fé­rence entre la poli­tique et le poli­tique. On leur a seule­ment par­lé de régimes poli­tiques, de pra­tique gou­ver­ne­men­tale et de météo­ro­lo­gie élec­to­rale. La plu­part d’entre eux s’imaginent que la poli­tique se réduit à une ges­tion admi­nis­tra­tive ins­pi­rée du mana­ge­ment des grandes entre­prises. C’est, là, confondre le gou­ver­ne­ment des hommes avec l’administration des choses, et croire qu’il faut s’en remettre à l’avis des tech­ni­ciens et des experts. Dans une telle optique, il n’y aurait pour chaque pro­blème poli­tique qu’une seule solu­tion opti­male : « Il n’y a pas d’alternative » est un mot d’ordre typi­que­ment impo­li­tique. En poli­tique, il y a tou­jours des alter­na­tives parce qu’un même fait peut tou­jours être jugé dif­fé­rem­ment selon le contexte et les cri­tères d’appréciation rete­nus. Une autre forme clas­sique d’impolitique consiste à croire que les fins du poli­tique peuvent être déter­mi­nées par des caté­go­ries qui lui sont étran­gères – éco­no­miques, esthé­tiques ou morales par exemple. En réa­li­té, chaque acti­vi­té humaine a sa propre fina­li­té, sa propre morale et ses propres moyens. Dire qu’il y a une essence du poli­tique, c’est dire que la poli­tique est une acti­vi­té consub­stan­tielle à l’existence humaine au seul motif que l’homme est, par nature, un ani­mal poli­tique et social, et que la socié­té ne dérive pas, contrai­re­ment à ce qu’affirment les théo­ri­ciens du contrat, d’un « état de nature » pré­po­li­tique ou pré­so­cial. [Pour] Julien Freund, comme toute acti­vi­té humaine, la poli­tique pos­sède des pré­sup­po­sés, c’est-à-dire des condi­tions consti­tu­tives qui font qu’elle est ce qu’elle est, et non pas autre chose. Freund en retient trois : la rela­tion du com­man­de­ment et de l’obéissance, la rela­tion du public et du pri­vé, enfin la rela­tion de l’ami et de l’ennemi. Cette der­nière rela­tion est déter­mi­nante, car il n’y a de poli­tique que là où il y a pos­si­bi­li­té d’un enne­mi. Si, comme le dit Clau­se­witz, la guerre est la pour­suite de la poli­tique par d’autres moyens, c’est que le poli­tique est intrin­sè­que­ment conflic­tuel. Il en résulte qu’un monde sans fron­tières serait un monde d’où le poli­tique aurait dis­pa­ru. C’est en ce sens qu’un État mon­dial est une absurdité. »

Alain de Benoist
Entre­tien avec Nico­las Gau­thier, Bou­le­vard Vol­taire, 12 sep­tembre 2014