« Je veux ima­gi­ner sous quels traits nou­veaux le des­po­tisme pour­rait se pro­duire dans le monde : je vois une foule innom­brable d’hommes sem­blables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se pro­cu­rer de petits et vul­gaires plai­sirs, dont ils emplissent leur âme. […] Au-des­sus de ceux-là s’élève un pou­voir immense et tuté­laire, qui se charge seul d’assurer leur jouis­sance et de veiller sur leur sort. Il est abso­lu, détaillé, régu­lier, pré­voyant et doux. Il res­sem­ble­rait à la puis­sance pater­nelle si, comme elle, il avait pour objet de pré­pa­rer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irré­vo­ca­ble­ment dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pour­vu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il tra­vaille volon­tiers à leur bon­heur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pour­voit à leur sécu­ri­té, pré­voit et assure leurs besoins, faci­lite leurs plai­sirs, conduit leurs prin­ci­pales affaires, dirige leur indus­trie, règle leurs suc­ces­sions, divise leurs héri­tages ; que ne peut-il leur ôter entiè­re­ment le trouble de pen­ser et la peine de vivre ! »

Alexis de Toc­que­ville
De la démo­cra­tie en Amé­rique, 1840