« Et ce bon­heur, ce cli­mat de bon­heur. Évi­dem­ment on ne vivait point encore dans l’é­ga­li­té. On n’y pen­sait même pas, à l’é­ga­li­té, j’en­tends à une éga­li­té sociale. Une inéga­li­té com­mune, com­mu­né­ment accep­tée, une inéga­li­té géné­rale, un ordre, une hié­rar­chie qui parais­sait natu­relle ne fai­sait qu’é­ta­ger les dif­fé­rents niveaux d’un com­mun bon­heur. On ne parle aujourd’­hui que de l’é­ga­li­té. Et nous vivons dans la plus mons­trueuse inéga­li­té éco­no­mique que l’on n’ait jamais vue dans l’his­toire du monde. On vivait alors. On avait des enfants. Ils n’a­vaient aucu­ne­ment cette impres­sion que nous avons d’être au bagne. Ils n’a­vaient pas comme nous cette impres­sion d’un étran­gle­ment éco­no­mique, d’un col­lier de fer qui tient à la gorge et qui se serre tous les jours d’un cran. Ils n’a­vaient point inven­té cet admi­rable méca­nisme de la grève moderne à jet conti­nu, qui fait tou­jours mon­ter les salaires d’un tiers, et le prix de la vie d’une bonne moi­tié, et la misère, de la dif­fé­rence. »

Charles Péguy
L’Argent, Les Cahiers de la Quin­zaine, 1913, Édi­tions des Équa­teurs, coll. Paral­lèles, 2008