« Chez Thucydide, comme chez Homère, où la mort aristocratique est liée au kléos, il n’est pas question d’une simple manifestation primaire de la force. Le rapport à la force est souveraine dialectique. Jacqueline de Romilly parle, avec inquiétude, certes, de la force exaltante, de la dynamique de la force. Gomperz et Nestle pensent que ce réalisme, si crûment exprimé par les Athéniens, traduit les sentiments de Thucydide lui-même. Il serait proche de Thrasymaque et préfigurerait, par son apologie de l’idée de puissance, l’énigmatique Calliclès. Pour les Athéniens de Thucydide, la force, excluant totalement l’idée même de justice, dans son acception large, est la norme dans les relations politiques. Dans ces conditions, Simone Weil a tort lorsqu’elle évoque, à propos de l’Iliade, l’idée d’une soumission de l’âme humaine à la force, c’est-à-dire, dit-elle, à la matière. Abel Jeannière, dans sa très belle lecture philosophique de l’Iliade, dans ses Présocratiques, rappelle que “le fond même du réel est une force d’opposition. Au fond de la pensée grecque, il y a une préparation à Héraclite. L’opposition est radicale, elle est le fond de l’être ; elle n’est pas purement phénoménale, une apparence.” »
Olivier Battistini La guerre : un maître de violence, Éditions Perspectives libres, 2025
