« Regrettant de ne plus pouvoir parler le langage de la justice, mais celui de l’utilité, les Méliens disent l’intérêt du fort à ne pas négliger l’avis du faible. Ils proposent, inutilement, leur amitié. Guidés par leur esprit politique, les Athéniens se placent, avec lucidité, dans le devenir. La nécessité l’emportera toujours sur l’idée de justice. En présence de la force, la persuasion est inutile. Aussi, les Athéniens somment les Méliens de se soumettre : ils sont les plus faibles. La soumission des Méliens leur est nécessaire, car leur amitié semblerait aux yeux des peuples de l’empire une preuve de faiblesse, leur haine, au contraire, en est une de puissance. L’idée d’une fin possible de leur domination laisse les Athéniens sans inquiétude : ils sont disposés à courir ce risque-là. Ils agissent pour le bien de leur empire. Y renoncer constituerait un péril. Il s’agit de leur survie, de leur essence même… Par la mise en scène de ce réalisme, voilà une condamnation de l’incertitude, de la déraison et de l’espérance qui conduisent à la ruine. Pourtant les Athéniens ont prévenu les Méliens : c’est au sujet du sort de leur cité qu’ils délibèrent et qu’il leur est donné de la précipiter vers une décision qui pourra être heureuse ou malheureuse. Le désastre final est raconté avec une simplicité d’autant plus pathétique qu’elle est mise en relation avec l’attitude des Lacédémoniens à Argos. L’espérance des Méliens est bien une faute politique. »
Olivier Battistini La guerre : un maître de violence, Éditions Perspectives libres, 2025
