« Hommes actuels. – Masqués ? Oui, mais non comme jadis. Autrefois on trouvait des masques sur des visages. Aujourd’hui, le masque est entré dans le visage, il se confond avec le visage. On est faux spontanément, naturellement. On ne joue plus la comédie, on ne fait plus le pantin, on est comédie, on est pantin. Voyez tous ces êtres avec leur candeur, leur aisance et leur bonne foi dans la duplicité et l’imposture. Comment les juger à l’aide des vieux critères moraux élaborés par une humanité saine ? Leur vérité est mensonge, leur mensonge est vérité. Le vieux mot chrétien de péché est encore trop pur pour eux : il s’applique à un mal que l’homme commet, mais qui ne se confond pas avec l’essence de l’homme. Dire qu’un homme est pécheur, cela implique qu’il y a, sous son péché, quelque chose qui choisit le mal et qui pourrait choisir le bien. – Le mot hypocrisie ne convient pas davantage : étymologiquement, un hypocrite est celui qui dissimule quelque chose sous son masque. Mais y a-t-il encore des dessous aux masques ? »
Gustave Thibon L'échelle de Jacob, éditions Fayard, 1942