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Citations sur la littérature

J’ai proposé, dans d’autres livres, une morale tragique…

« J’ai pro­po­sé, dans d’autres livres, une morale tra­gique. Une morale des sommes d’où des­cendent, vers le champ des hommes, les maîtres et les héros. Si j’ai for­ti­fié mes lec­teurs, je n’ai pas per­du mon temps. Si je leur ai arra­ché les écailles des yeux, nous serons alors au moins quelques-uns à nous regar­der sans obs­cé­ni­té, dans la foule, et quelle que soit notre race – celle des héros admi­rables qui vont, ou celle de ceux qui, plus infirmes, les suivent, ou encore celle de ceux qui regardent pas­ser la colonne avec, dans les yeux, l’admiration qui révère – oui, quelle que soit notre race, nous sau­rons qu’elle est bonne. J’ai célé­bré le che­va­lier de Dürer qui va, accom­pa­gné de la Mort et guet­té par le Diable. Der­rière lui, je vois des sou­dards qui le suivent et aux­quels il trace la route, dans la sombre forêt. Sur son pas­sage, les pay­sans saluent et se taisent. Che­va­lier et sou­dards vont vers un loin­tain où il y a la guerre. Ils ne demandent rien. Ils vont mou­rir pour toi, pay­san, pour ta forêt, tes cochons noirs, tes trois poules étiques, ta masure de chaume et tes enfants qui reniflent. Regarde-les pas­ser. Si tu les salues et si tu ne vas pas, cou­rant par tra­verses et rac­cour­cis, pré­ve­nir l’ennemi qui les attend, tu es digne d’eux. Cette digni­té, c’est tout ce qu’on te demande. »

Jean Cau
Pour­quoi la France, édi­tions de La Table Ronde, 1975

Dans les tranchées, toutes sortes d’esprits étrangers…

« Dans les tran­chées, toutes sortes d’es­prits étran­gers les uns aux autres ont bien été for­cés d’êtres bons cama­rades. Avec les livres, il n’en va pas autre­ment qu’a­vec les hommes. Ils ont beau être dif­fé­rents, il leur suf­fit d’être forts et hon­nêtes et de savoir s’af­fir­mer, cela donne la meilleure cama­ra­de­rie. »

Wal­ter Flex
Le pèle­rin entre deux mondes (Der Wan­de­rer zwi­schen bei­den Wel­ten), 1916, trad. Phi­lippe Marcq, édi­tions ACE, 2020

L’Iliade n’est pas seulement le poème de la guerre de Troie…

« L’Iliade n’est pas seule­ment le poème de la guerre de Troie, c’est celui de la des­ti­née telle que la per­ce­vaient nos ancêtres boréens, qu’ils soient grecs, celtes, ger­mains, slaves ou latins. Le Poète y dit la noblesse face au fléau de la guerre. Il dit le cou­rage des héros qui tuent et meurent. Il dit le sacri­fice des défen­seurs de leur patrie, la dou­leur des femmes, l’adieu du père à son fils qui le conti­nue­ra, l’accablement des vieillards. Il dit bien d’autres choses encore, l’ambition des chefs, leur vani­té, leurs que­relles. Il dit encore la bra­voure et la lâche­té, l’amitié, l’amour et la ten­dresse. Il dit le goût de la gloire qui tire les hommes à la hau­teur des dieux. Ce poème où règne la mort dit l’amour de la vie et aus­si l’honneur pla­cé plus haut que la vie, et qui rend plus fort que les dieux. »

Domi­nique Venner
Le Choc de l’Histoire, Via Roma­na, 2011

Homère est nouveau ce matin…

« Homère est nou­veau ce matin et rien n’est peut-être aus­si vieux que le jour­nal d’aujourd’hui. »

Charles Péguy
Notes sur M. Berg­son et la phi­lo­so­phie berg­so­nienne, Les Cahiers de la Quin­zaine, XV‑8, 1914, in Œuvres en prose com­plètes, Tome III, édi­tions Gal­li­mard, coll. Biblio­thèque de la Pléiade, 1992

On reconnaît les grandes époques à ceci…

« On recon­naît les grandes époques à ceci, que la puis­sance de l’esprit y est visible et son action tou­jours pré­sente. Il en était ain­si de ce pays ; dans le dérou­le­ment des sai­sons, dans le ser­vice des dieux et dans la vie humaine, aucune fête n’était conce­vable sans poé­sie. Mais le poète avait sur­tout durant les fêtes des morts, après la consé­cra­tion du cadavre, la fonc­tion de juge des morts. C’est à lui qu’il appar­te­nait de jeter sur l’existence du dis­pa­ru le regard des dieux et de la célé­brer dans le poème comme le plon­geur dégage la perle hors du coquillage. Dès les ori­gines il exis­tait deux degrés dans l’honneur funèbre, dont le plus usi­té était l’élé­geion. L’élé­géion était comme l’offrande qu’il conve­nait d’apporter à une vie hon­nê­te­ment pas­sée dans l’amertume et la joie mêlées, telle qu’elle nous est échue à nous autres hommes. »

Ernst Jün­ger
Sur les falaises de marbre (Auf den Mar­mork­lip­pen) 1939, trad. Hen­ri Tho­mas, édi­tions Gal­li­mard 1942, coll. L’I­ma­gi­naire, 2017

Tout est venu à l’Europe et tout en est venu…

« Tout est venu à l’Europe et tout en est venu. Ou presque tout […]
Les autres par­ties du monde ont eu des civi­li­sa­tions admi­rables, des poètes du pre­mier ordre, des construc­teurs, et même des savants. Mais aucune par­tie du monde n’a pos­sé­dé cette sin­gu­lière pro­prié­té phy­sique : le plus intense pou­voir émis­sif uni au plus intense pou­voir absorbant.
Tout est venu de l’Europe et tout en est venu. Ou presque tout. […]
La petite région euro­péenne figure en tête de la clas­si­fi­ca­tion, depuis des siècles. Mal­gré sa faible éten­due, — et quoique la richesse du sol n’y soit pas extra­or­di­naire, — elle domine le tableau. Par quel miracle ? — Cer­tai­ne­ment le miracle doit rési­der dans la qua­li­té de sa popu­la­tion. Cette qua­li­té doit com­pen­ser le nombre moindre des hommes, le nombre moindre des milles car­rés, le nombre moindre des tonnes de mine­rai, qui sont assi­gnés à l’Europe. »

Paul Valé­ry
La crise de l’esprit, édi­tions NRF, 1919

Un homme d’esprit est perdu…

« Un homme d’esprit est per­du s’il ne joint pas à l’esprit l’énergie de carac­tère. Quand on a la lan­terne de Dio­gène, il faut avoir un bâton. »

Sébas­tien-Roch Nico­las de Chamfort
Maximes et pen­sées, Édi­tions Riche­lieu, 1953

Un des vices de la France a été la perfection…

« Un des vices de la France a été la per­fec­tion – laquelle ne se mani­feste jamais aus­si clai­re­ment que dans l’écriture. Le sou­ci de bien for­mu­ler, de ne pas estro­pier le mot et sa mélo­die, d’enchaîner har­mo­nieu­se­ment les idées, voi­là une obses­sion fran­çaise. Aucune culture n’a été plus pré­oc­cu­pée par le style et, dans aucune autre, on n’a écrit avec autant de beau­té, à la per­fec­tion. Aucun Fran­çais n’écrit irré­mé­dia­ble­ment mal. Tous écrivent bien, tous voient la forme avant l’idée. Le style est l’expression directe de la culture. »

Emil Cio­ran
De la France, 1941, Cahier Cio­ran, Édi­tions de L’Herne, 2009

Écrire doit être un jeu dangereux…

« Écrire doit être un jeu dan­ge­reux. C’est la seule noblesse de l’écrivain, sa seule manière de par­ti­ci­per aux luttes de la vie. L’écrivain poli­tique ne peut se sépa­rer du mili­tant poli­tique. Le pen­seur ne peut aban­don­ner le guerrier.
Un cer­tain nombre d’hommes de ce pays ont sau­vé et l’honneur des lettres et l’honneur des armes. Ils ne furent pas tous du même camp lors de notre der­nière guerre civile euro­péenne mais ils sont nos frères et mes exemples. Je pense à Saint-Exu­pé­ry, abat­tu au cours d’une mis­sion aérienne ; je pense à Robert Bra­sillach, fusillé à Mon­trouge ; je pense à Drieu La Rochelle, accu­lé au sui­cide dans sa cachette pari­sienne ; je pense à Jean Pré­vost, exé­cu­té dans le maquis du Vercors.
Ceux-là n’ont pas tri­ché. Ils n’ont pas aban­don­né les jeunes gens impa­tients et géné­reux qui leur avaient deman­dé des rai­sons de vivre et de mou­rir et qu’ils avaient enga­gés sur la voie étroite, rocailleuse et ver­ti­gi­neuse, de l’honneur et de la fidélité. »

Jean Mabire
La torche et le glaive, édi­tions Libres opi­nions, 1994 (texte paru ini­tia­le­ment dans Europe Action N°30, juin 1965)

La civilisation mondiale, destructrice de ces vieux particularismes…

« Or on ne peut se dis­si­mu­ler qu’en dépit de son urgente néces­si­té pra­tique et des fins morales éle­vées qu’elle s’assigne, la lutte contre toutes les formes de dis­cri­mi­na­tion par­ti­cipe de ce même mou­ve­ment qui entraîne l’humanité vers une civi­li­sa­tion mon­diale, des­truc­trice de ces vieux par­ti­cu­la­rismes aux­quels revient l’honneur d’avoir créé des valeurs esthé­tiques et spi­ri­tuelles qui donnent son prix à la vie et que nous recueillons pré­cieu­se­ment dans les biblio­thèques et dans les musées parce que nous nous sen­tons de moins en moins cer­tains d’être capables d’en pro­duire d’aussi évidentes […]. »

Claude Lévi-Strauss
Race et culture, Revue inter­na­tio­nale des sciences sociales de l’UNESCO, 1971

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