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Citations sur la technique

À supposer même que le néant triomphe…

« À sup­po­ser même que le néant triomphe, dans la pire de ses formes, une dif­fé­rence sub­siste alors, aus­si radi­cale que celle du jour et de la nuit. D’un côté, le che­min s’é­lève vers des royaumes, le sacri­fice de la vie, ou le des­tin du com­bat­tant qui suc­combe sans lâcher ses armes ; de l’autre, il des­cend vers les bas-fonds des camps d’es­cla­vage et des abat­toirs où les pri­mi­tifs concluent avec la tech­nique une alliance meur­trière ; où l’on n’est plus un des­tin, mais rien qu’un numé­ro de plus. Or, avoir son des­tin propre, ou se lais­ser trai­ter comme un numé­ro : tel est le dilemme que cha­cun, certes, doit résoudre de nos jours, mais est seul à pou­voir trancher. »

Ernst Jün­ger
Trai­té du rebelle ou le recours aux forêts (Der Wald­gang), 1951, trad. Hen­ri Plard, Chris­tian Bour­gois édi­teur, 1995

Et puis une révolution est effectivement survenue. Pas du tout celle qu’on attendait…

< pro­duire car il s’est agi d’une révo­lu­tion silen­cieuse, d’une révo­lu­tion invi­sible, d’une révo­lu­tion sans nom ni visage, sans acteur mani­feste pour la por­ter du type de ceux qu’on avait cru pou­voir iden­ti­fier dans le pas­sé. Mais une révo­lu­tion quand même puisqu’elle nous a fait chan­ger de monde sur tous les plans. Cette révo­lu­tion qui se déclare dans la seconde moi­tié des années 1970, consé­cu­ti­ve­ment au choc pétro­lier de la fin 1973 qui aura joué comme son déclen­cheur, cette révo­lu­tion qui se répand par des vagues désor­mais bien iden­ti­fiées avec la mon­dia­li­sa­tion libé­rale est tout à la fois une révo­lu­tion indus­trielle, une révo­lu­tion tech­no­lo­gique, une révo­lu­tion cultu­relle, une révo­lu­tion sociale. Nous en par­lons tous les jours. Finan­cia­ri­sa­tion du capi­ta­lisme, entrée dans l’ère numé­rique, indi­vi­dua­li­sa­tion des socié­tés, post­mo­der­nisme cultu­rel. Ces ingré­dients nous sont fami­liers. Mais c’est une révo­lu­tion de l’échappée de l’histoire à notre prise, une révo­lu­tion de l’échappée du cours de l’histoire à la maî­trise réflé­chie des acteurs.
Au rebours de ce qu’était la marche anté­rieure de nos socié­tés qui parais­sait nous pro­mettre les ins­tru­ments d’une his­toire davan­tage vou­lue en conscience et maî­tri­sée, cette révo­lu­tion nous a jetés dans une his­toire subie à laquelle nous contri­buons mal­gré nous, nous ne pou­vons pas ne pas y contri­buer, mais dont le cours nous échappe et dont il est vain d’espérer détec­ter la direc­tion. Aus­si bien d’ailleurs que de lui assi­gner un quel­conque abou­tis­se­ment. Nous avons beau savoir que nous fai­sons cette his­toire, l’expérience que nous en avons au quo­ti­dien ne nous laisse plus espé­rer que nous pour­rions savoir ce que nous en fai­sons. Elle est un pro­duit de notre action qui se sous­trait à notre réflexion. En pro­fon­deur, elle cesse d’être même d’être vécue comme une His­toire en mesure de relier un pas­sé intel­li­gible avec un ave­nir plau­sible. Il ne reste plus qu’un chaos d’interactions obs­cures, sans pas­sé auquel les relier ni futur iden­ti­fiable qui pour­rait en sur­gir. C’est de cet effa­ce­ment, remar­quons-le au pas­sage, que naît le règne du pré­sent. S’il n’y a plus ni pas­sé auquel réfé­rer les actions au pré­sent ou futur iden­ti­fiable à par­tir de ces actions au pré­sent, il ne reste effec­ti­ve­ment que le pré­sent. C’est cela le noyau du pré­sen­tisme contem­po­rain. L’idée d’Histoire comme réfé­rent col­lec­tif par rap­port auquel se situer s’est éva­nouie. Et je crois qu’il ne faut pas aller cher­cher ailleurs le secret du brouillage des iden­ti­tés poli­tiques. »

Mar­cel Gauchet
Qui sont les acteurs de l’histoire ?, confé­rence au 17e Ren­dez-vous de l’Histoire, Blois, 10 octobre 2014

Aujourd’hui, quand on rencontre quelqu’un, juste après la poignée de main…

« Aujourd’hui, quand on ren­contre quelqu’un, juste après la poi­gnée de main et un regard fur­tif, on note les noms de sites et de blogs. La séance devant les écrans a rem­pla­cé la conver­sa­tion. Après la ren­contre, on ne conser­ve­ra pas le sou­ve­nir des visages ou des timbres de voix mais on aura des cartes avec des numé­ros. La socié­té humaine a réus­si son rêve : se frot­ter les antennes à l’image des four­mis. Un jour, on se conten­te­ra de se renifler. »

Syl­vain Tesson
Dans les forêts de Sibé­rie, édi­tions Gal­li­mard, 2011

Si on ne fauche jamais…

« Si on ne fauche jamais, si on ne pioche jamais, on est obli­gé, pour se bien por­ter, de faire des tas de contor­sions qu’on appelle culture phy­sique”… Mais ce sera tan­tôt le lot de toute l’humanité mécanisée ! »

Hen­ri Vincenot
L’œuvre de chair, édi­tions Denoël, 1984

Dans les nuits d’angoisse…

« Dans les nuits d’angoisse, jamais les livres ne m’ont à ce point sem­blé des com­pa­gnons. Sans eux, serais-je debout ? Étrange sen­sa­tion d’entendre les élites poli­tiques se van­ter de ne plus jamais lire (la cyber girl Fleur Pel­le­rin, par exemple) et pro­mettre avec enthou­siasme, l’avènement de géné­ra­tions ultra-connec­tées. »

Syl­vain Tesson
Une très légère oscil­la­tion, jour­nal 2014 – 2017, Édi­tions des Équa­teurs, 2017

Il était pour ces gens plus facile d’imaginer un monde peuplé d’esprits…

« Même si cela peut paraître étrange, il était pour ces gens plus facile d’imaginer un monde peu­plé d’esprits malins que de conce­voir des astro­nautes posant le pied sur la Lune. Mais après tout, nos propres ancêtres, avant que nous don­nions des leçons de ratio­na­lisme à l’humanité tout en rem­plis­sant nos stades de foules hys­té­riques et en nour­ris­sant nos her­bi­vores de cadavres réduits en poudre, n’étaient-ils pas par­tis dans la pous­sière des routes orien­tales déli­vrer le tom­beau d’un dieu mort et res­sus­ci­té ? »

Erik L’Homme
Des pas dans la neige. Aven­tures au Pakis­tan, édi­tions Gal­li­mard Jeu­nesse, coll. Pôle fic­tion, 2010

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