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Citations sur la puissance

Nous vivions dans l’insolence de notre force et fréquentions la table des puissants…

« Nous vivions dans l’insolence de notre force et fré­quen­tions la table des puis­sants de ce monde. […] Il est des temps de déca­dence, où s’efface la forme en laquelle notre vie pro­fonde doit s’accomplir. Arri­vés dans de telles époques, nous vacillons et tré­bu­chons comme des êtres à qui manque l’équilibre. Nous tom­bons de la joie obs­cure à la dou­leur obs­cure, le sen­ti­ment d’un manque infi­ni nous fait voir pleins d’attraits l’avenir et le pas­sé. Nous vivons ain­si dans des temps écou­lés ou dans des uto­pies loin­taines, cepen­dant que l’instant s’enfuit. Sitôt que nous eûmes conscience de ce manque, nous fîmes effort pour y parer. Nous lan­guis­sions après la pré­sence, après la réa­li­té, et nous serions pré­ci­pi­tés dans la glace, le feu ou l’éther pour nous déro­ber à l’ennui. Comme tou­jours, là où le doute s’accompagne de plé­ni­tude, nous fîmes confiance à la force, et n’est-elle pas l’éternel balan­cier qui pousse en avant les aiguilles, indif­fé­rente au jour et à la nuit ? Nous nous mîmes donc à rêver de force et de puis­sance, et des formes qui, s’ordonnant intré­pi­de­ment, marchent l’une sur l’autre dans le com­bat de la vie, prêtes au désastre comme au triomphe. »

Ernst Jün­ger
Sur les falaises de marbre (Auf den Mar­mork­lip­pen) 1939, trad. Hen­ri Tho­mas, édi­tions Gal­li­mard 1942, coll. L’I­ma­gi­naire, 2017

Toute la science moderne n’a pas la moindre valeur de connaissance…

« Toute la science moderne n’a pas la moindre valeur de connais­sance ; elle se base sur un renon­ce­ment for­mel à la connais­sance au sens vrai. La force motrice et orga­ni­sa­trice de la science moderne ne dérive pas du tout de l’idéal de la connais­sance, mais exclu­si­ve­ment de l’exigence pra­tique, et peut-on dire, de la volon­té de puis­sance appli­quée aux choses, à la nature […] En der­nière ana­lyse, l’élan vers la connais­sance s’est trans­for­mé en une impul­sion à domi­ner, et c’est d’un scien­ti­fique, B. Rus­sel, qu’on tient l’aveu que la science, de moyen de connaître le monde, est deve­nu un moyen de chan­ger le monde. »

Julius Evo­la
Che­vau­cher le tigre (Caval­care la tigre), 1961

L’obligation des sujets envers le souverain s’entend…

« L’obligation des sujets envers le sou­ve­rain s’entend aus­si long­temps, et pas plus, que dure la puis­sance grâce à laquelle il a la capa­ci­té de les pro­té­ger. En effet, le droit que, par nature, les humains ont de se pro­té­ger eux-mêmes, quand per­sonne d’autre ne peut le faire, ne peut être aban­don­né par aucune convention. »

Tho­mas Hobbes
Lévia­than, 1651, trad. Gérard Mai­ret, édi­tions Gal­li­mard, coll. Folio Essais, 2000

C’est à ça qu’on mesure la puissance…

« C’est à ça qu’on mesure la puis­sance : savoir jusqu’à quel point on est capable de vivre dans un monde où il n’y a plus ni sens, ni véri­té, ni but, ni loi, ni jus­tice, ni cau­sa­li­té – et vou­loir encore ce monde. »

Julius Evo­la
Teo­ria dell’Individuo asso­lu­to, 1927

L’histoire, c’est la démographie…

« L’histoire, c’est la démo­gra­phie. C’est elle qui l’enfante. Et elle est sans pitié quand elle redis­tri­bue les cartes. Car c’est elle aus­si qui com­mande toutes les dyna­miques de puis­sance et par­fois tire un trait sur les peuples qui ne veulent plus vivre, parce qu’ils n’ont plus la force de se perpétuer. »

Phi­lippe de Villiers
Les cloches son­ne­ront-elles encore demain ?, Albin Michel, 2016

On a beau ironiser sur le concept de patrie…

« On a beau iro­ni­ser sur le concept de patrie et conce­voir l’humanité sur le mode anar­chique et abs­trait comme com­po­sée uni­que­ment d’individus iso­lés aspi­rant à une seule liber­té per­son­nelle, il n’empêche que la patrie est une réa­li­té sociale concrète, intro­dui­sant l’homogénéité et le sens de la col­la­bo­ra­tion entre les hommes. Elle est même une des sources essen­tielles du dyna­misme col­lec­tif, de la sta­bi­li­té et de la conti­nui­té d’une uni­té poli­tique dans le temps. Sans elle, il n’y a ni puis­sance ni gran­deur ni gloire, mais non plus de soli­da­ri­té entre ceux qui vivent sur un même territoire.
[…] Dans la mesure où la patrie cesse d’être une réa­li­té vivante, la socié­té se délabre non pas comme le croient les uns au pro­fit de la liber­té de l’individu ni non plus comme le croient d’autres à celui de l’humanité ; une col­lec­ti­vi­té poli­tique qui n’est plus une patrie pour ses membres cesse d’être défen­due pour tom­ber plus ou moins rapi­de­ment sous la dépen­dance d’une autre uni­té politique.
Là où il n’y a pas de patrie, les mer­ce­naires ou l’étranger deviennent les maîtres. Sans doute devons-nous notre patrie au hasard de la nais­sance, mais il s’agit d’un hasard qui nous délivre d’autres. »

Julien Freund
Qu’est-ce que la poli­tique ?, Édi­tions du Seuil, 1967

Pas plus qu’aucun autre talent, la musique n’est capable de donner…

« La Musique, dit Mar­mon­tel, dans ces Contes moraux que nos tra­duc­teurs per­sistent à appe­ler Moral Tales, comme en déri­sion de leur esprit, la musique est le seul des talents qui jouisse de lui-même ; tous les autres veulent des témoins. Il confond ici le plai­sir d’entendre des sons agréables avec la puis­sance de les créer. Pas plus qu’aucun autre talent, la musique n’est capable de don­ner une com­plète jouis­sance, s’il n’y a pas une seconde per­sonne pour en appré­cier l’exécution. Et cette puis­sance de pro­duire des effets dont on jouisse plei­ne­ment dans la soli­tude ne lui est pas par­ti­cu­lière ; elle est com­mune à tous les autres talents. L’idée que le conteur n’a pas pu conce­voir clai­re­ment, ou qu’il a sacri­fiée dans son expres­sion à l’amour natio­nal du trait, est sans doute l’idée très sou­te­nable que la musique du style le plus éle­vé est la plus com­plè­te­ment sen­tie quand nous sommes abso­lu­ment seuls. »

Edgar Allan Poe
L’Île de la Fée (The Island of the Fay), 1841, trad. Charles Bau­de­laire, in Nou­velles his­toires extra­or­di­naires, 1857, édi­tions Gar­nier-Flam­ma­rion, 2008

L’essentiel d’un destin que résuma aux Thermopyles…

« L’essentiel d’un des­tin que résu­ma aux Ther­mo­pyles l’épitaphe de Simo­nide : obéir à une loi. Il est admis en Grèce que Lacé­dé­mone repré­sente par excel­lence cette chose toute grecque, igno­rée du reste du monde orien­tal et qui fonde non seule­ment la cité, mais la science et la phi­lo­so­phie : le règne de la loi, et, plus encore, l’héroï­sa­tion de la loi. La loi oppose un être abs­trait, ration­nel et fixe à la domi­na­tion per­son­nelle et arbi­traire d’un homme. C’est ce que dans Héro­dote Déma­rate apprend à Xerxès : « La loi est pour eux un maître abso­lu ; ils la redoutent beau­coup plus que tes sujets ne te craignent. Ils obéissent à ses ordres, et ses ordres, tou­jours les mêmes, leur défendent la fuite. » Cette figure vivante de la loi qu’on aper­çoit au pied du Tay­gète donne à Sparte, dans l’hellénisme reli­gieux et calme du temps des guerres médiques, une pres­tige, une auto­ri­té, un pri­mat ana­logues à ceux que reçoivent Delphes de la Pythie, et Olym­pie de l’Altis. Être sou­mis à la loi c’est durer par elle, selon elle, et Sparte c’est la chose qui dure.
Thu­cy­dide attri­bue le secret de sa puis­sance à ce fait que depuis quatre cent ans elle est régie par la même consti­tu­tion. Repré­sen­tants de la loi les Spar­tiates sont pour­tant les enne­mis de la tyran­nie, et c’est en inter­ve­nant dans les villes contre les tyrans qu’ils s’habituent à inter­ve­nir dans les affaires des cités. Seuls d’ailleurs par­mi les Grecs ils ont conser­vé l’ancienne royau­té homé­rique, en la divi­sant pour lui enle­ver sa force d’agression inté­rieure et de tyran­nie. Toutes les magis­tra­tures, héré­di­taires ou col­lec­tives res­tant col­lé­giales, l’un réside vrai­ment dans la loi, et dans la loi seule. »

Albert Thi­bau­det
La cam­pagne avec Thu­cy­dide, 1922

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