Que la plus belle femme du monde ait vécu…

« En face de la Crète et de l’Archipel, quelque part sur la côte ionienne, il y eût une ville — nous dirions aujourd’hui une bour­gade, ou même un vil­lage —, for­ti­fiée. Elle fut Ilion, elle devint Troie, et son nom ne pas­se­ra jamais. Un poète qui peut-être fut men­diant et chan­teur des rues, qui peut-être ne savait ni lire ni écrire et que la tra­di­tion dit aveugle, fit un poème de la guerre des Grecs contre cette ville afin de recon­qué­rir la plus belle femme du monde. Que la plus belle femme du monde ait vécu dans une petite ville nous paraît légen­daire ; que le plus beau poème du monde ait été com­po­sé par quelqu’un qui n’avait jamais vu de ville plus grande est un fait his­to­rique. On dit que ce poème est tar­dif, et que la culture pri­mi­tive était sur son déclin lorsqu’il fut écrit ; on se demande alors ce qu’elle pro­dui­sait dans toute sa force. Quoiqu’il en soit, il est vrai que ce poème, qui fut notre pre­mier poème, pour­rait aus­si être notre der­nier chant. Il pour­rait être le pre­mier et le der­nier mot de l’homme simple mor­tel sur sa propre des­ti­née telle qu’il l’a peut voir. Que le monde périsse païen et le der­nier homme fera bien s’il chante l’Iliade et meurt. »

Gil­bert Keith Ches­ter­ton
The Ever­las­ting Man (L’Homme éter­nel), édi­tions Hod­der & Stough­ton, 1925

Par culture traditionnelle, on entend une culture organique…

« Par culture tra­di­tion­nelle, on entend une culture orga­nique, dont toutes les acti­vi­tés sont ordon­nées autour d’une idée cen­trale et, à pro­pre­ment par­ler, du haut vers le haut”. Vers le haut” signi­fie vers quelque chose de supé­rieur à ce qui est sim­ple­ment natu­ra­liste et humain. Cette orien­ta­tion pré­sup­pose un ensemble de prin­cipes ayant une valeur de norme immuable et un carac­tère méta­phy­sique. À un tel ensemble, on peut don­ner le nom de Tra­di­tion au sin­gu­lier, parce que les valeurs et les prin­cipes de base sont essen­tiel­le­ment les mêmes dans les tra­di­tions his­to­riques dis­tinctes, en dehors des adap­ta­tions et for­mu­la­tions qui leur sont propres. Qui recon­naît de telles valeurs et les affirme, peut se dire un homme de la Tra­di­tion. »

Julius Evo­la
inter­view de Gian­fran­co de Tur­ris, « L’Italiano », novembre 1970

La France a perdu le privilège, sur son sol, d’imposer son mode de vie…

« La France a per­du le pri­vi­lège, sur son sol, d’imposer son mode de vie, son modèle cultu­rel. On n’a plus le droit d’exiger qu’on vive à Rome comme les Romains’. On peut juste récla­mer la coexis­tence. Ain­si émerge le nou­veau concept de Vivre ensemble’. C’est un nou­veau pas, un nou­veau recul ; la nation fran­çaise tente la jux­ta­po­si­tion, à la liba­naise, de com­mu­nau­tés auto­nomes qu’on renonce à fondre ensemble. Avec seule­ment un règle­ment de copro­prié­té : le code laïc, que beau­coup rejettent, d’ailleurs. C’est aux citoyens fran­çais de s’adapter et de raser les murs, tête basse. Le temps est venu de la colo­ni­sa­tion à rebours et de l’assimilation à l’envers. »

Phi­lippe de Vil­liers
Le moment est venu de dire ce que j’ai vu, édi­tions Albin Michel, 2015

Pour la décision, le savoir est un adjuvant…

« Pour la déci­sion, le savoir est un adju­vant, il n’est pas son élé­ment consti­tu­tif. »

Julien Freund
« Que veut dire : prendre une déci­sion ? », Nou­velle École, automne 1984

Il n’y a pas de volonté d’assimiler des peuples à notre culture…

« Vincent Peillon, ancien ministre de l’Éducation natio­nale, esti­mait qu’il était du rôle de l’école d’ arra­cher les enfants à tous les déter­mi­nismes sociaux et cultu­rels”. Par cette décla­ra­tion il sou­hai­tait pro­mou­voir l’idée d’une socié­té post-tra­di­tion­nelle, en par­tie parce que lui, et ceux qui l’ont pré­cé­dé, n’ont pas su régler le pro­blème d’une socié­té fran­çaise qui voit coha­bi­ter une mul­ti­pli­ci­té de tra­di­tions cultu­relles et reli­gieuses (aux racines par­fois fort éloi­gnées) depuis désor­mais qua­rante ans. Le grand effa­ce­ment de notre culture tra­di­tion­nelle doit faci­li­ter l’intégration de plu­sieurs peuples à qui l’on deman­de­ra plus tard le même effort. Le vivre-ensemble” à la manière post-moderne est d’abord un vivre avec”, puis un revivre” sous une autre forme fon­ciè­re­ment dif­fé­rente de celle qui fut aupa­ra­vant ; il n’y a pas de volon­té d’assimiler des peuples à notre culture mais bien plu­tôt le pro­jet de tous nous assi­mi­ler, à marche for­cée, à une vision du monde par­tiel­le­ment incon­nue fon­dée sur une uto­pie concep­tuelle dont on ne peut mesu­rer les consé­quences. Il faut se poser une ques­tion se situant au-delà de la pas­sion que pour­rait géné­rer un tel débat : ce pro­jet est-il réa­li­sable et, le cas échéant, est-il sou­hai­table ? Non. »

Gabriel Robin
« Les Tra­di­tions vivantes », inter­ven­tion à la 7ème jour­née de réin­for­ma­tion de Polé­mia, Paris, 18 octobre 2014

Les cultures modernes sont des dévoreuses d’espace…

« Les cultures modernes sont des dévo­reuses d’espace, les cultures tra­di­tion­nelles furent des dévo­reuses de temps. Les pre­mières ont une fièvre ver­ti­gi­neuse de mou­ve­ment et de conquêtes ter­ri­to­riales, qui génère un arse­nal infi­ni de moyens méca­niques capable de réduire les plus grandes dis­tances, d’abréger chaque inter­valle, de conte­nir dans une sen­sa­tion d’ubiquité tout ce qui se déploie dans la mul­ti­tude des lieux […] Au contraire, les cultures tra­di­tion­nelles furent ver­ti­gi­neuses par leur sta­bi­li­té, leur iden­ti­té et leur capa­ci­té à résis­ter, inébran­la­ble­ment, au cours du temps et de l’histoire : elles ont été capables d’exprimer jusque dans des formes sen­sibles et tan­gibles un sym­bole d’éternité. »

Julius Evo­la
L’Arc et la Mas­sue (L’arco e la cla­va), 1968

L’âge de la culture générale nous a malheureusement privés d’une réserve considérable d’analphabètes…

« L’âge de la culture géné­rale nous a mal­heu­reu­se­ment pri­vés d’une réserve consi­dé­rable d’analphabètes — de même qu’aujourd’hui on peut faci­le­ment entendre mille per­sonnes astu­cieuses rai­son­ner sur l’Église, tan­dis qu’on cherche en vain les vieux saints reti­rés dans la soli­tude de leur rochers et de leurs forêts. »

Ernst Jün­ger
Le Tra­vailleur (Der Arbei­ter), 1931, trad. Julien Her­vier, Chris­tian Bour­gois édi­teur, 1989

Qui était sorti vainqueur de cette fausse guerre ? Les États-Unis, bien entendu…

« Qui était sor­ti vain­queur de cette fausse guerre [la guerre froide, NDLR] ? Les États-Unis, bien enten­du, et l’économie de mar­ché. Mais aus­si la reli­gion de l’Humanité, une, uni­forme et uni­ver­selle. Une reli­gion com­mune aux deux adver­saires de la veille. Et ce n’était pas leur seule affi­ni­té. Que vou­laient les com­mu­nistes d’autrefois ? Ils vou­laient la mise en com­mun des richesses de l’humanité et une ges­tion ration­nelle assu­rant à tous abon­dance et paix. Ils vou­laient aus­si la créa­tion d’un homme nou­veau, capable de dési­rer ces bien­faits, un homme ration­nel et uni­ver­sel, déli­vré de toutes ces entraves que sont des racines, une nature et une culture. Ils vou­laient enfin assou­vir leur haine des hommes concrets, por­teurs de dif­fé­rences, leur haine éga­le­ment de la vieille Europe, mul­tiple et tra­gique. Et l’Occident amé­ri­cain, que veut-il ? Eh bien, la même chose. La dif­fé­rence porte sur les méthodes. Récu­sant la pla­ni­fi­ca­tion par la contrainte, le sys­tème amé­ri­cain voit dans le mar­ché le fac­teur prin­ci­pal de la ratio­na­li­té et des chan­ge­ments. […]
Le com­mu­nisme de mar­ché, autre nom du mon­dia­lisme, ne par­tage pas seule­ment avec son ex-frère enne­mi sovié­tique la vision radieuse du but final. Pour chan­ger le monde, lui aus­si doit chan­ger l’homme, fabri­quer l’homo œco­no­mi­cus de l’avenir, le zom­bi, l’homme du nihi­lisme, vidé de son conte­nu, pos­sé­dé par l’esprit du mar­ché et de l’Humanité uni­ver­selle. Le zom­bi se mul­ti­plie sous nos yeux. Il est heu­reux puisque l’esprit du mar­ché lui souffle que le bon­heur consiste à satis­faire tous ses dési­rs”. Et ses dési­rs étant ceux du mar­ché ne sont sus­ci­tés que pour être satis­faits. »

Domi­nique Ven­ner
His­toire et tra­di­tion des Euro­péens, Édi­tions du Rocher, coll. His­toire, 2002

Et puis une révolution est effectivement survenue. Pas du tout celle qu’on attendait…

< pro­duire car il s’est agi d’une révo­lu­tion silen­cieuse, d’une révo­lu­tion invi­sible, d’une révo­lu­tion sans nom ni visage, sans acteur mani­feste pour la por­ter du type de ceux qu’on avait cru pou­voir iden­ti­fier dans le pas­sé. Mais une révo­lu­tion quand même puisqu’elle nous a fait chan­ger de monde sur tous les plans. Cette révo­lu­tion qui se déclare dans la seconde moi­tié des années 1970, consé­cu­ti­ve­ment au choc pétro­lier de la fin 1973 qui aura joué comme son déclen­cheur, cette révo­lu­tion qui se répand par des vagues désor­mais bien iden­ti­fiées avec la mon­dia­li­sa­tion libé­rale est tout à la fois une révo­lu­tion indus­trielle, une révo­lu­tion tech­no­lo­gique, une révo­lu­tion cultu­relle, une révo­lu­tion sociale. Nous en par­lons tous les jours. Finan­cia­ri­sa­tion du capi­ta­lisme, entrée dans l’ère numé­rique, indi­vi­dua­li­sa­tion des socié­tés, post­mo­der­nisme cultu­rel. Ces ingré­dients nous sont fami­liers. Mais c’est une révo­lu­tion de l’échappée de l’histoire à notre prise, une révo­lu­tion de l’échappée du cours de l’histoire à la maî­trise réflé­chie des acteurs.
Au rebours de ce qu’était la marche anté­rieure de nos socié­tés qui parais­sait nous pro­mettre les ins­tru­ments d’une his­toire davan­tage vou­lue en conscience et maî­tri­sée, cette révo­lu­tion nous a jetés dans une his­toire subie à laquelle nous contri­buons mal­gré nous, nous ne pou­vons pas ne pas y contri­buer, mais dont le cours nous échappe et dont il est vain d’espérer détec­ter la direc­tion. Aus­si bien d’ailleurs que de lui assi­gner un quel­conque abou­tis­se­ment. Nous avons beau savoir que nous fai­sons cette his­toire, l’expérience que nous en avons au quo­ti­dien ne nous laisse plus espé­rer que nous pour­rions savoir ce que nous en fai­sons. Elle est un pro­duit de notre action qui se sous­trait à notre réflexion. En pro­fon­deur, elle cesse d’être même d’être vécue comme une His­toire en mesure de relier un pas­sé intel­li­gible avec un ave­nir plau­sible. Il ne reste plus qu’un chaos d’interactions obs­cures, sans pas­sé auquel les relier ni futur iden­ti­fiable qui pour­rait en sur­gir. C’est de cet effa­ce­ment, remar­quons-le au pas­sage, que naît le règne du pré­sent. S’il n’y a plus ni pas­sé auquel réfé­rer les actions au pré­sent ou futur iden­ti­fiable à par­tir de ces actions au pré­sent, il ne reste effec­ti­ve­ment que le pré­sent. C’est cela le noyau du pré­sen­tisme contem­po­rain. L’idée d’Histoire comme réfé­rent col­lec­tif par rap­port auquel se situer s’est éva­nouie. Et je crois qu’il ne faut pas aller cher­cher ailleurs le secret du brouillage des iden­ti­tés poli­tiques. »

Mar­cel Gau­chet
Qui sont les acteurs de l’histoire ?, confé­rence au 17e Ren­dez-vous de l’Histoire, Blois, 10 octobre 2014

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